Anna Kova : à la recherche de la performance

Par le 23 novembre 2016

Voilà quelques semaines qu’on lui courait après. Les répétitions pour son prochain concert à La Maroquinerie, ce vendredi, ne lui laissaient que très peu de temps à consacrer à la promo de son nouvel EP Pigments, sorti fin septembre. Le rendez-vous avec Anna Kova est finalement pris dans un resto du 11e arrondissement, Yard, une bonne table pour les gourmets, qu’elle nous présente comme sa deuxième maison. Tenu par des amis, c’est rapidement devenu son QG. L’endroit idéal, donc, pour en savoir plus sur la nouvelle voix du rap français. Rencontre.

Il y a un énorme « Girl Power » qui secoue la scène hip-hop aux quatre coins du monde depuis quelques années. Lady Leshurr, Little Simz, Angel Haze, Princess Nokia, Shay… une génération précoce de femmes décomplexées qui réussit à s’imposer, avec un flow habité et une intention féministe, dans un milieu chargé en testostérone. Anna Kova en fait partie mais choisit la manière douce pour s’exprimer, avec un phrasé moins incisif que ses consœurs. Le message pour la cause des femmes n’en demeure pas moins militant – elle chantera pour la fondation Womanity le 24 novembreC’est un milieu d’hommes, faut pas se mentir, concède-t-elle. J’ai eu droit à quelques remarques pas très intelligentes, lancées à la volée, parce que je suis une femme. Mais quand la musique se vaut, on s’en fiche du reste ! Je suis heureuse qu’il y ait de plus en plus de femmes qui prennent des risques et ajoutent quelque chose de neuf au flow.

LE FLOW

Anna Kova chante et rappe avec une voix aussi douce que puissante. On me dit souvent que je parle très bas, mais quand je chante c’est tout le contraire et c’est ça qui est bon (sourire) ! Chanté ou rappé, elle ne saurait choisir ! On retrouve ces deux versants sur son nouvel EP Pigments. Elle précise : Le rap, c’est vraiment différent du chant. Tu te sens peut-être plus nue, parce que c’est plus frontal, plus assumé aussi. J’aime bien me dire que je suis capable de faire les deux. Et ça lui va bien, on a presque du mal à croire qu’elle se sente plus à l’aise dans un flow chanté tant le débit est impressionnant sur certains titres. Elle ajoute : Dans le placement de ma voix, c’est le cœur et les tripes qui me guident. Rien d’autre ! Le rap tient aujourd’hui une grande place dans sa vie, même si elle refuse qu’on la considère comme une rappeuse.

Elle fait son école du rap de l’autre côté de l’Atlantique avec le Wu-Tang, Mick Jenkins, Joey Bada$$, Mos Def, Lauryn Hill et Kendrick Lamar qu’elle tient comme le successeur de 2Pac, premier artiste qu’elle a réellement adulé. Le rap a pris énormément de place dans ma vie. Par goût et par amour du rythme. Pour la prise de position et la prise de risques, aussi. Elle collabore après ses études avec la crème de la scène rap française. Elle partage plusieurs scènes avec Gaël Faye, Rocé, Kacem Wapalek, Dany Dan des Sages Poètes de la Rue, accompagne Set&Match en tournée et enregistre des featurings avec FA2L et J-Slow. C’est une prise de risque à chaque fois, dit-elle. Mais j’aime me dire que j’en suis capable. Petite, elle se décrit comme maladroite, rêveuse, garçon manqué surtout, passionnée par les films de combat. Ce doit être de là qu’elle tient son caractère fonceur, avec un seul objectif : le dépassement de soi. Prochainement, on la découvrira sur l’album de Sam’s, petit protégé de Youssoupha, sur celui de Lawkyz, son bassiste, et sur la bande-originale du film « Patients » de Grand Corps Malade (en salles le 1er mars 2017).

L’ENTRAINEMENT

Anna Kova a gagné son assurance en multipliant les projets. Curieuse de nature, elle écoute de tout et n’hésite pas à se mettre en danger dans des styles qui lui correspondent moins. Rappelons qu’elle s’est fait connaître du grand public grâce au titre « All In You » en collaboration avec le duo électro Synapson, qu’elle a d’ailleurs accompagné en tournée tout l’été. Il y a plein de choses qui résonnent en moi, se réjouit-elle. Je suis venue à la musique par le classique. Ensuite, il y a eu le jazz, le blues, la soul, le rhythm’n’blues, le gospel, le negro spiritual, le rap… Vous pourriez aussi bien la croiser à un concert de tango que la surprendre en train d’écouter du jazz instrumental. J’ai énormément écouté Roy Hargrove et Christian Scott, que je classe dans la même veine que Robert Glasper. Quand ce dernier invite Lupe Fiasco ou Erykah Badu, il prouve que le jazz n’est pas une musique d’ascenseur. Ce mélange d’influences se ressent dans sa musique. Entre soul, hip-hop, r’n’b, électro et jazz, le fil conducteur serait sa voix, capable de toutes les acrobaties. J’espère en tout cas qu’on ne s’y perd pas trop dans ce que je propose !, nous confie-t-elle. Qu’elle se rassure ! Son CV, aussi inattendu qu’exceptionnel pour une artiste hip-hop, concentre tous les regards.

photo-anna-kova-2-credit-ojoz

D’origine russo-arménienne, et parisienne dans le cœur, Anna Kova grandit dans un environnement artistique, avec une mère actrice, un père musicien et une grand-mère pianiste. De quoi lui donner des ailes : Tout semblait possible ! Je viens même d’apprendre que mon arrière-grand-père était ténor. C’est resté dans le sang et la mémoire ! Elle apprend les bases du chant lyrique avec une cantatrice argentine avant de faire son conservatoire. Elle part ensuite étudier pendant deux ans au Berklee College of Music de Boston, des étoiles plein les yeux. Je n’avais que cette école en tête. Stevie Wonder et Miles Davis sont passés par là. Moi aussi j’avais envie d’être sur la liste !“ Là, elle fréquente des artistes de tous horizons, cohabite avec deux guitaristes flamenco et un chanteur métal, et passe dès qu’elle le peut au House of Blues de Boston, mythique salle de concert où elle croise Lauryn Hill et Nas. Elle y apprend aussi la rigueur et se jette à corps perdu dans la création. On était dans une bulle en permanence. Couchés 5h, levés 7h. C’était sportif mais ça me convenait. J’aime travailler dans le rush.“ Elle réussit à faire quelques dates de concert, notamment à New York pour accompagner Bobby McFerrin. Un parcours sans fausse note guidé par une volonté à toute épreuve. Anna a toujours su ce qu’elle voulait et comment l’obtenir.J’étais déterminée à faire de la musique. Ça m’a toujours apparu comme nécessaire et vrai, conclut-elle.

AMBITIONS INTIMES

A son retour en France, elle concrétise un rêve qu’elle projetait depuis longtemps. Son premier EP MHAW (pour My Heart Ain’t Wrong) sort en 2014 dans une veine hip-hop-soul. Elle se produit en première partie de T-Pain et Tricky et multiplie les collaborations. Son nouvel enregistrement est le témoin de sa rencontre avec le producteur de musique électronique MiM, qui est aussi son beatmaker. Influencée par le trip-hop, il lui permet d’ajouter un joli voile synthétique à ses compositions. La suite est prévue pour début 2017, soit le deuxième volet d’un diptyque entamé avec Pigments. Anna précise : “Ce nouvel EP sera plus organique et moins produit. Ensuite viendra l’album, une nouvelle page blanche pour la chanteuse qui ne veut pas précipiter les choses. Ça ne l’empêche pas d’avoir déjà quelques idées. J’ai des grosses envies d’album-concept, quelque chose de cohérent avec une histoire et des personnages.

Un format dans lequel elle se sentirait totalement libre de proposer ce qu’elle veut. Y compris des poèmes de William Blake ou Derek Walcott mis en musique – un de ses premiers projets qu’elle conserve secrètement dans son ordinateur. Pour préserver son indépendance et sa liberté d’action, elle a voulu créer son propre label, Faithfull. Elle explique :J’avais envie d’avoir quelque chose à moi. Pour me sécuriser. Et j’avais aussi besoin de comprendre comment fonctionne ce milieu de l’intérieur. On décèle chez elle un besoin intime de tout contrôler. Même si mon équipe a toute ma confiance, j’ai besoin de rencontrer toutes les personnes qui sont impliquées dans ce projet. En bonne chef d’entreprise, elle projette de se mettre doucement à la production et de développer son activité. J’espère que ce label va grandir. J’ai envie d’accueillir d’autres artistes, de les guider et de leur fournir les outils qu’on m’a donnés quand j’ai commencé. Et pourquoi pas devenir directrice artistique ?

Pour l’instant, elle se concentre sur la préparation de son concert à La Maroquinerie avec MiM, où elle sera accompagnée de son claviériste, David Monnet, de son bassiste, Sébastien Lawkyz, et de deux choristes. Elle nous promet du spectacle, de la danse, du groove, du rap, du lyrique et des invités surprise. La scène joue un rôle essentiel. C’est l’accomplissement, la complicité et le partage. C’est les regards des gens que tu te prends dans la gueule, qui te nourrissent et te donnent de la force. Sur scène, je me sens vivante ! Je connais tous les visages qu’il y a dans la salle ce soir-là ! Anna Kova a, semble-t-il, hâte de vous rencontrer !

En savoir plus :

Soundcloud I Facebook

En concert ce vendredi à La Maroquinerie de Paris. 

Crédits photos : Ojoz / Remerciements : Anna Kova et Filipe Goncalves

, , , , , , , , ,