© Hellena BURCHARD

BESSA : MECANIQUE DU CŒUR !

Par le 09 juin 2017

Quand on rencontre Julie alias Bessa, on est frappé par sa personnalité multitâche. Cette jeune amoureuse de la nature est auteur-compositeur, peintre amateur et sportive dans l’âme. On la découvrait l’année dernière avec un EP baigné de mélancolie, dont sont extraits les titres « Héloïse » et « J’ai vaguement ton cœur ». Elle sort aujourd’hui son premier album De l’homme à l’animal, fruit de longues expérimentations pour capturer l’essence de ses chansons pop électroniques. Résultat, un disque plus solaire et extatique qui laisse s’exprimer toute la palette de ses sentiments. Rencontre avec une artiste qui a su libérer le feu qui sommeillait en elle.

Bessa ne se cache plus derrière des visuels flous. Port de tête altier, chevelure bouclée renversée en arrière, bouche à demi ouverte, l’artiste occupe le terrain de sa féminité. « Il est question d’assumer la place qu’on prend, l’énergie qu’on dégage, révèle-t- elle. Je ne préfère pas parler de charisme parce que c’est un mot qui est un peu galvaudé et je n’ai pas d’ego de ce genre. Il s’agit plutôt de dégager pleinement ce qu’on est. » Bessa est femme. Plurielle. Belle. Sensuelle. Sans complexe. Elle exulte dans le titre « Karmique Afrique ».

« C’est une reconnexion à mon statut de femme. Une reconnexion à ma sensualité et ma sexualité. Et enfin une reconnexion à la terre mère. Je prends conscience de la femme que je suis et du sex-appeal que je pourrais avoir. »

Une conscience récente qu’elle a développée en regardant un documentaire sur l’artiste activiste Fannie Sosa, qui fait du « twerking » un geste féministe. « Elle a un rapport au « twerk » très spirituel, explique-t- elle. Elle « twerke » seule dans la forêt au milieu des arbres pour se reconnecter à son chakra du sexe. En Occident, bouger son bassin est assimilé à quelque chose de vulgaire, de rabaissant ou de sale. Mais elle, elle prône une espèce de yoga du sexe et elle se fait kiffer. Elle reconnecte avec la nature, les arbres et la terre et fait s’envoler les tabous. C’est ça aussi « Karmique Afrique ». On a envie de bouger et de se transcender. »

Exit la mélancolie qui traversait son premier EP. Les chansons de son nouvel album sont pour la plupart plus exaltées. Les visuels procèdent de cette nouvelle incarnation. On lui a demandé quelle était cette extase dont elle avait récemment fait l’expérience et qui l’avait mené jusqu’à cet album :

« J’ai découvert plein de choses qui me faisaient du bien, résume-t- elle. J’ai commencé le yoga et la méditation. Et puis j’ai vieilli. Il y a des problématiques dans ma vie qui se sont résolues d’elles-mêmes. Je me suis autorisée à être plus dans la joie. Je me suis libérée de ces espèces de couches de chantilly qu’on se met sur soi pour coller à une image de société qui rend bien. Le manque de naturel en somme. Y a des moments où j’ai envie de me dire : Tais toi ! Regarde le ciel et n’aies pas peur ! »

Bessa fait fi du « croquage intempestif de cerveau », ces choses qu’on a bien ancrées en tête et qui nous limite. « Comme l’idée selon laquelle la musique intelligente est forcément triste et qu’il y a une forme de futilité dans le fait d’être une femme drôle », ajoute-t- elle. Avant de se reprendre : « Mais tout ça c’est des conneries ! Je me suis vraiment éclatée à faire des morceaux plus énergiques, même si ce que je raconte n’est pas toujours léger. »

Elle parle d’une expérience « houleuse » pour décrire la genèse de son premier album. A l’écoute, on distingue différentes périodes de composition, des trop-pleins d’émotions et des expériences plus heureuses.

« Il y a eu des périodes douloureuses c’est évident. J’ai fait mon album deux fois, presque deux fois et demi. Mon premier EP fait partie intégrante de toute cette recherche. Il m’aura fallu trois-quatre ans pour arriver au bout. Cet album est imparfait mais c’est ça qui est beau. Il est comme la vie. C’est rugueux. Des fois ça se pète la gueule et puis ça revient. En fait ça me ressemble ! »

© Hellena BURCHARD

Elle a enregistré une première version avec Julien Delfaud dans son studio, « et même si l’expérience était merveilleuse, il a fallu se rendre à l’évidence, on était passé à côté ! » La suite se joue aux côtés de Kenzo Zurzulo. Les chansons sont retravaillées dans une esthétique DIY – les voix enregistrées dans un placard à chaussures – pour retrouver le charme des premières démos réalisées seule dans sa chambre. « Arriver à conserver l’essence du message intacte sur toute la longueur de la chaîne de production, jusqu’à ce que l’album soit pressé, c’est très compliqué, dit-elle. C’est même impossible, pour moi en tout cas. Quand il y a d’autres gens, d’autres énergies, l’équilibre est forcément modifié. J’ai appris à lâcher prise parce que sinon l’équilibre est forcé. » Ses dernières compos (« Daydream », « Karmique Afrique », « Je recommencerai » et « Daddy ») ont été capturées en studio par Julien Sabourin. Elle a réussi à dépasser une première expérience peu concluante mais s’est impliquée davantage dans la production des morceaux pour se préserver des compromis.

« Sur cette dernière mouture d’album, j’avais plus de force en moi, plus d’outils, de techniques et de vocabulaire pour exprimer ce que je voulais. A l’époque, je n’avais pas le jargon pour faire comprendre mon message et c’est ce qui me manquait. »

Cette sportive de haut niveau – elle a fait de la gymnastique aux agrès de 6 à 17 ans – a hérité de cette pratique intensive une forme de résilience qui peut se révéler utile dans le métier de musicien. « Il y a une forme de transe dans la répétition du mouvement qui fait qu’au bout d’un moment vous lâchez prise, explique-t- elle. C’est pareil pour la musique. Ce que j’ai appris, je n’ai plus à m’en soucier, c’est acquis et je peux me lâcher sur des choses plus spirituelles sans vraiment avoir besoin de les intellectualiser. » Débarrassée de ses doutes, elle s’autorise toutes les fantaisies, y compris à trafiquer sa voix sur certains morceaux. « Je n’ai pas de tabous, se défend-t- elle. J’adore expérimenter et je ne me fixe aucune limite. C’est peut-être moins clair en termes de mots mais il y a d’autres messages qui passent, plus sensoriels ou de l’ordre de la musicalité. » La plus belle incarnation de cette maturité naissante est sans doute la chanson « Frida » écrite par Wladimir Pariente, dont elle a produit le premier EP. « D’habitude j’écris tout, s’étonne-t- elle. C’est la première fois que je fais confiance à quelqu’un d’autre. J’ai composé la musique a capella sur son texte. C’est un auteur fabuleux ! Il n’a encore rien sorti mais ça ne devrait pas tarder à péter. »

« Une vraie geek »

Des étoiles dans les yeux, Bessa a toujours été déterminée à faire de la musique. A 8 ans, elle l’écrivait noir sur blanc. « Je disais : je pourrais mourir pour la musique ! C’est hyper émouvant je trouve. J’ai envie de garder ce regard naïf sur les choses. » Elle se souvient de ces moments où elle chantait seule dans sa chambre ou se produisait en tutu dans le grenier de sa grand-mère, elle-même chanteuse d’opérette. Son père est fan de jazz, sa mère écoute Julien Clerc et Hugues Aufray. Précoce, elle écrit des poèmes à l’âge de 15 ans, prend des cours de chant lyrique à 16, compose des mélodies a capella à 17, joue « très mal » de la guitare à 20 et fait ses premières ébauches de chansons à 22 ans.

Deux ans plus tard, elle s’installe à Paris contre l’avis de ses parents – et abandonne son concours d’instit’ après sa licence de STAPS. « C’était une bagarre ! Surtout avec mon père, se souvient-elle. Quand je lui ai dit que je voulais être chanteuse, il a pété les plombs. Il était ingénieur en mécanique mais c’est un artiste qui s’ignore et ça lui renvoyait une sorte d’effet miroir. Il est photographe animalier à ses heures perdues. C’est un sensible, un passionné !» Elle aussi est passionnée. Elle marche à l’instinct. Aime travailler la matière vivante. En autodidacte. En musique comme en peinture, sa passion – elle a une grande admiration pour Schiele et Basquiat. D’ailleurs, elle signe tous les dessins du livret aux feutres et au stylo bille.

« J’ai dessiné Kanye West en mode schizophrène pour illustrer la chanson « De l’homme à l’animal ». C’était après les Grammy Award 2015 quand il a ouvertement critiqué Beck, estimant que le prix du « meilleur album » aurait dû revenir à Beyoncé. Je le trouve fascinant. Il passe d’une violence absolument folle à quelque chose d’assez tendre, presque attendrissant. »

© Hellena BURCHARD

Bessa est une artiste contemplative, elle aime prendre le temps d’observer les gens pour nourrir son inspiration et aspire à faire sa vaisselle avec autant d’amour que de monter sur scène. Elle a développé cette sensibilité au contact de la nature. « J’adore le bruit du vent dans les feuilles de peuplier et regarder la mer en haut des falaises à la Ciotat. Dans la forêt, je me sens entourée d’amour, c’est merveilleux. La nature me rassure et m’apaise. C’est mon cocon. C’est quelque chose qui est lié à l’enfance. » Elle a grandi dans un petit village entre Marseille et Toulon appelé Ceyreste. Avant d’entrer à la fac, elle avait des activités bucoliques. Elle faisait du cheval et construisait des cabanes dans les arbres avec son frère. Ses parents l’ont aussi initiée à l’alpinisme et la plongée sous-marine. « Un jour, on est partis en mer avec le zodiac et on s’est retrouvés au milieu des orques », sourit-elle. La maison familiale est une ancienne bergerie entièrement retapé par son père. Comme lui, elle aime se salir les mains et s’intéresse à la mécanique. Elle aime désosser ses instruments pour comprendre comment ils fonctionnent.

« Je suis en train de fabriquer des pédales de guitare. Je suis une vraie geek, comme mon père. Je fais jammer les machines entre elles. J’ai développé une approche différente et je pense que ça va m’influencer dans la composition des nouveaux morceaux. Ça me donne des idées de fou. J’ai hâte de m’y mettre. »

Depuis son arrivée à Paris, il y a près de 10 ans, elle lutte contre ses habitudes de citadine et espère revenir à la nature. En attendant, elle squatte les parcs de la capitale au contact de ce qui fera le sel de ses prochaines compositions. On compte les jours !

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