Clara Luciani : envolée solitaire

Par le 17 novembre 2016

Repérée derrière La Femme ou Nouvelle Vague, Clara Luciani prend son envol en solo. Dans l’intimité du guitare-voix, elle se présente au public sensible et touchante, amoureuse éconduite, bouleversante de sincérité. Son premier EP, qui sortira en mars prochain chez Initial, est produit par le duo tendance formé par Ambroise Willeaume (ex-Revolver devenu Sage) et Benjamin Lebeau (The Shoes). Elle sera en concert le 19 novembre à La Cigale dans le cadre du Festival des Inrocks.

Clara Luciani porte la frange et la guitare en bandoulière mais ne sera pas la nouvelle Carla Bruni. C’est dit ! Ne vous fiez pas à sa plume sentimentale, la chanteuse de 24 ans n’est pas une petite chose fragile. Elle a pour modèles des femmes fortes et féministes et cite PJ Harvey comme référence ultime. Adolescente rebelle, elle préfère se la jouer punk façon New York Dolls et adopte aujourd’hui le style boyish, rouge aux lèvres. Je ne veux pas être déguisée en poupée, dit-elle dans un élan de franchise. J’ai plein de souvenirs de filles qui passent des heures à se mettre des faux cils et des paillettes avant de monter sur scène. Moi, ça m’angoisse (rires). J’aime les costumes bien coupés et les pantalons taille haute à la garçonne parce que ça me ressemble. C’est ainsi qu’elle définit l’élégance de ses aînées Lou Doillon et Christine and the Queens. Elle ajoute : “Elles ne minaudent pas. On ne les voit jamais sur-maquillées ou sur-sapées. Elles sont classes !

En juin dernier, elle dévoilait les premiers enregistrements live de « Monstre d’amour » et « Bovary » en duo avec sa guitare électrique. Un mois plus tard, on découvrait « Cette chanson » filmée au Point Ephémère. Esthétique froide et élégante, textes mélancoliques et oniriques, Clara Luciani nous séduit d’emblée de sa voix grave et caressante. Une particularité longtemps vécue comme un complexe pour la jeune femme. On avait monté une chorale avec ma classe de CE2, se souvient-elle. Les filles d’un côté, les garçons de l’autre. J’étais un peu grognon parce qu’on m’avait collée  avec les garçons. En grandissant, elle a compris que ça pouvait être un atout. Elle explique : J’ai beaucoup écouté Joan Jett, Nico, Juliette Gréco, Dani, des femmes avec des voix atypiques et aussi très sensuelles. Quand j’étais plus jeune, je ne pensais pas qu’une voix grave pouvait être aussi féminine.

Du haut de son mètre 82, elle aurait pu choisir de devenir mannequin. Dans ses souvenirs de môme, on la surnommait la girafe. Les enfants sont trop méchants. Ils me disaient : quel temps il fait là-haut ? “ Bien que son goût pour le chocolat ne l’aurait pas permis, c’est bien une autre passion qui l’anime à ce moment-là, la musique. Clara grandit dans une petite ville, Septèmes-les-Vallons, entre Aix-en-Provence et Marseille. Son père joue de la guitare et de la basse depuis toujours. Comme elle, sa sœur aînée deviendra chanteuse (Ehla, ndlr). Dans la voiture familiale, tout le monde donne de la voix. A 11 ans, elle se débarasse de ses jouets d’enfants dans un vide-grenier pour s’offrir sa première guitare puis écrit ses premiers textes, en anglais. Elève modèle, son parcours scolaire se déroule sans accroc. Bac en poche, elle s’inscrit en histoire de l’art, dans le sud de la France, mais son avenir est ailleurs, elle en a l’intime conviction. Quand je me levais le matin, je n’avais pas l’impression de faire ce pour quoi j’étais faite, résume-t-elleJe m’ennuyais. Je faisais de la musique dans ma chambre mais j’avais envie d’être entendue.

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© Florian Duboé

A l’été 2011, après un concert de La Femme, c’est la prise de conscience. Elle raconte : Une copine n’arrêtait pas de me parler du groupe… Quand j’ai écouté « La Planche », j’ai trouvé ça mortel. On est allés les voir en concert à Cannes, mais j’ai oublié mes lunettes. Comme je suis hyper myope, je n’ai pas trop capté ce qui se passait autour de moi. J’ai commencé à danser avec un mec sans me rendre compte qu’il s’agissait en fait de Marlon, le chanteur. Toutes les filles étaient folles de jalousie ! On a bien papoté et je lui ai confié que j’adorerais chanté. Un peu éméchée, je lui ai même fait une petite démo. Il a trouvé que j’avais une voix yéyé (sourire).“ Il lui propose de faire quelques essais à condition qu’elle vienne à Paris. L’invitation lancée, l’idée n’a plus qu’à faire son chemin.

PREMIERES ARMES

A 19 ans, elle plaque tout pour venir s’installer dans la capitale et mener la grande vie. J’ai l’impression d’être une espèce de Tom Sawyer, sourie-t-elle. C’est le cliché de la petite provinciale qui part guitare au dos en disant : Adieu papa, maman, j’ai une destinée qui m’attend à Paris !“ Là, elle enchaîne les petits boulots. Elle est vendeuse dans une grande enseigne de prêt-à-porter et même pizzaïolo. C’était la bohème. J’habitais une petite chambre de bonne mal isolée, j’avais hyper froid. Je n’avais pas de thunes pour bien manger. Mais je m’en foutais, j’étais tellement heureuse d’être dans cette ville que j’avais fantasmée. Aussi parce que c’est l’émancipation, les premières scènes et l’impression de prendre mon envol. Je ne regrette pas du tout d’être partie sur un coup de tête.

Un mois plus tard, seulement, elle fait ses débuts de chanteuse dans le groupe La Femme. La chanson s’appelait « It’s Time To Wake Up (2023) ». Ce n’était pas vraiment la tessiture de Clémence donc Marlon m’a appelé. J’étais tellement flippée que j’ai refusé en prétextant une angine (rires). Il m’a répondu : Fais comme tu veux mais dans trois ans, quand le titre passera à la radio (on reconnaît bien là leur excès de confiance, ndlr), tu vas trop regretter ! » Il avait raison… j’étais quand même venue à Paris pour ça !“ Quand elle rejoint le groupe, Clémence reprend ses études. Elle les accompagne alors en tournée en Angleterre. En cinq jours de résidence, elle doit apprendre à jouer du clavier et retenir tous les morceaux. Un vrai baptême du feu qui la pousse dans ses retranchements. Plus forte que la pression, l’envie de se dépasser : Aujourd’hui, je compose mes chansons au synthé et je chante en français. Je n’aurais jamais cru cela possible avant de rencontrer La Femme.

Le deuxième à tomber sous son charme est le musicien et producteur de Nouvelle Vague, Marc Collin. Il décèle chez la demoiselle un vrai potentiel sur la seule foi d’une reprise folk un peu hésitante. Quand j’arrive à Paris, je ne connais personne à part ma cousine qui est danseuse au Crazy Horse, précise-t-elle. C’est elle qui va lui parler de moi.“ La tournée avec Nouvelle Vague l’emmènera jusqu’en Inde. C’est un vrai spectacle ! De nature réservée, ils m’ont appris à m’assumer. Elle collabore ensuite au projet Bristol (nouvelle obsession musicale de Marc Collin). Forme le duo Hologram, sous influences Velvet période Nico, avec Maxime Sokolinski (petit frère de la comédienne et chanteuse Soko). Et accompagne le chanteur Raphaël sur scène pendant près d’un an. Je suis la somme de toute ces expériences. Il n’y a eu ni rupture ni déchirure. Je les adore humainement et les trouve très inspirants. Je suis remontée sur scène avec La Femme pour leur Olympia (le 23 mars dernier, ndlr), j’étais très émue.

SON ESSENTIEL

Plus solide et plus mature qu’à ses débuts, elle concrétise enfin le projet de [s]a vie. Elle ajoute :Je ne pourrais jamais rien faire de mieux ou de plus authentique. C’est très émouvant pour moi d’arriver à cette conclusion-là pour la première fois. Le déclic se produit alors qu’elle vit une déception amoureuse. Elle cite Otto Dix : Tout art est exorcismeQuand on est dans la souffrance, il faut trouver le moyen de chasser ses démons, lance-t-elle. Elle se réfugie dans son Sud natal et en une semaine, elle couche sur le papier une dizaine de chansons. Fait rare pour être souligné, tous les textes lui viennent en français. Elle confie :J’ai l’impression de dire beaucoup sur moi, c’est très intimidant. Même quand j’essaie d’inventer des histoires ou de créer des personnages, ils portent un autre prénom mais au fond, il s’agit de moi.

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© Florian Duboé

Son cocon familial y est pour beaucoup dans ce lâché prise. Chez mes parents, mon père a une pièce dédiée pour ses guitares. Je peux y rester enfermée un jour ou deux avant de mettre le nez dehors. C’est très impoli mais c’est devenu mon rituel. C’est un endroit propice à la création.“ Galvanisée par ce sursaut d’inspiration, Clara Luciani se dévoile sans fard avec la spontanéité et la fraîcheur qui la caractérise.J’aime tout ce courant de l’art brut, les auteurs comme William Blake et Marguerite Duras, les films de la Nouvelle Vague, François Truffaut. Pour moi, la musique doit ressembler à la vie.“ Elle n’est pas en quête de perfection et préfère entretenir ses petits défauts. Elle refuse par exemple de prendre des cours de chant et concède volontiers qu’elle ne joue pas très bien de la guitare. L’audace lui va si bien !

Pour habiller ses chansons, elle a travaillé avec Ambroise Willeaume et Benjamin Lebeau, d’un côté Paul McCartney et de l’autre Sid Vicious, un mélange détonant. J’ai mis du temps à trouver la couleur de mon disque. Je voulais quelque chose de rugueux entre PJ Harvey et les Pixies. Sur scène, elle cherche à s’entourer d’un groupe, et notamment d’un batteur, et pourrait faire des infidélités à sa guitare en s’accompagnant d’un petit orgue électrique (verdict samedi). Elle explique :J’apprends à occuper l’espace. En groupe, je n’ai jamais eu besoin d’attirer l’attention sur moi, je suis déjà tellement grande et massive. Mais pour ce projet, je suis au centre de la scène, ça continue de m’impressionner beaucoup. Et pour l’instant, je me sens un peu seule.

Alors que son premier EP n’est pas encore sorti, elle se préoccupe déjà de ce qui va suivre. Je vais bientôt entrer en studio pour enregistrer mon premier album, se réjouit-elle. Cet EP ne montre qu’une seule facette de ma personnalité, j’ai encore matière à étonner les gens (sourire). Nous voilà prévenus ! On devrait la découvrir plus combattive et plus solaire. C’est terrible cette histoire de rupture ! J’espère que j’aurai des trucs plus marrants à raconter (rires).“ En attendant, elle s’astreint à une gymnastique quotidienne, s’asseoir dans un café et observer ce qui l’entoure. J’ai compris, enfin, à 24 ans qu’il fallait travailler pour réussir !

En tournée :

19 NOVEMBRE à La Cigale de Paris (Festival des Inrocks)
03 DÉCEMBRE à La Place de Rennes (Les Bars en Trans)
08 DÉCEMBRE au Point Éphémère de Paris (Winter Camp)

Crédits photos : Florian Duboé / Remerciements : Clara Luciani, Grand Musique Management, Mélissa Phulpin

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