Conner Youngblood : les rêveries d’un songwriter discret

Par le 26 mai 2016

La musique du jeune texan Conner Youngblood, résidant désormais à Nashville, est un enchantement. Avec son nouvel EP, The Generation Of Lift, sorti début mai, il développe une pop-folk mâtinée de soul et électro, délicate et sensible. Nous avons tenu à le rencontrer lors de son passage dans la capitale pour son premier concert parisien en tête d’affiche. Portrait du nouveau chouchou de la scène indie, déjà adoubé par la presse US.

A quelques heures de sa prestation au Pop-Up du Label, Conner Youngblood est fier mais inquiet ! Ils étaient pourtant nombreux à venir l’applaudir ce soir-là. Dès son entrée en scène, le ton est donné. Douceur, humour et délicatesse ! Il le reconnaît lui-même, ses chansons sont souvent lentes, mais « ce ne sont pas des chansons tristes. Si je ne suis pas doué pour exprimer ce que j’essaie de transmettre, je suis sûr de vouloir redonner le sourire aux gens et leur permettre de s’évader. » Touchant pour ce jeune homme discret qui a dû apprivoiser la scène et apprendre à communiquer avec son public. « Au début je détestais ça. J’étais frustré que les choses ne sonnent pas exactement comme en studio. Et j’appréhendais de partager mes sentiments avec les gens. Aujourd’hui, je n’ai plus les jambes qui flagellent. Sans doute parce que je me sens plus à l’aise en tant que chanteur. » On confirme ! Puisqu’il se permet même d’ironiser sur la petite taille de notre réplique de la statue de la Liberté.

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Conner Youngblood a grandi à Dallas, au Texas, dans une famille nombreuse, loin de l’univers impitoyable de la série télé à succès… ou presque. « J’ai cinq sœurs. Nous avons passé notre enfance entourés de chiens, de lézards et de bêton (rires). » Bon élève, il présente un parcours exemplaire. Etudiant dans une école privée pour garçons puis diplômé de Yale en civilisation américaine, il pratique le sport de haut niveau, la lutte puis le skateboard avant de s’apercevoir qu’imiter Tony Hawk peut s’avérer dangereux. Le bon élève qui aurait viré rebelle est en fait simplement prudent ! Il choisit de se consacrer à la musique qui lui demandera sans doute moins de sacrifices. « Je ne suis pas doué pour échafauder des plans de carrière, confie-t-il. Je n’imaginais pas faire de longues études, j’aurais pu me contenter d’un petit job, mais je n’ai jamais pensé faire autre chose que de la musique. » Pour lui, ça n’a rien d’une décision radicale, il a choppé le virus dès son plus jeune âge !

Musicien et producteur chevronné

« Tout bon texan se doit d’apprendre le banjo », plaisante-t-il devant son public. Avant d’ajouter qu’il aurait eu une révélation en regardant le film des frères Coen, O’Brother. Mais Conner ne saurait se contenter d’un seul et unique terrain de jeu. A seulement 25 ans, il possède près d’une quarantaine d’instruments, tous différents. Au Pop-Up, il s’était déplacé avec sept d’entre eux, jonglant de l’un à l’autre selon les titres. Des guitares, un synthé, un pad multi-percus, une clarinette, un banjo et un charango, petite guitare à dix cordes. Touche-à-tout autodidacte, il refuse l’étiquette de jeune prodige ou de petit génie et préfère se considérer comme un amasseur compulsif. « Je suis simplement curieux, s’amuse-t-il. J’aime collectionner les textures et les sons. Et puis, c’est ennuyeux de devoir composer des morceaux avec le même instrument encore et encore. Explorer de nouveaux sons m’encourage à créer de nouvelles choses. »

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Modeste, il avoue ne pas être au point sur tous ses instruments, mais il peut dire que le banjo est celui qu’il maîtrise le mieux ou en tout cas celui qu’il a appris avec le plus de sérieux. Il compose ses chansons à la guitare ou au piano, mais tempère son propos en affirmant qu’il serait incapable de reproduire les partitions de quelqu’un d’autre. Plus troublant encore, il a commencé la musique en jouant de la clarinette dans l’orchestre de l’école avant d’abandonner précipitamment. « Mes parents ne m’auraient jamais laissé jouer de la batterie et pour je ne sais quelle raison je n’aimais pas le son du saxophone. Avec le recul, j’aurais pu choisir de jouer de la trompette… mais je ne regrette rien. La clarinette est un instrument génial. J’ai abandonné seulement parce que mon professeur ne voulait pas que je passe au hautbois. J’aurais été premier musicien (sourire). » Il y a quelques années, il s’est pourtant offert une clarinette basse avec l’envie d’en mettre un peu partout dans ses nouvelles compos. Une belle revanche !

Conner Youngblood est dans son studio comme dans un laboratoire, il multiplie les expériences jusqu’à trouver la bonne formule. « Quand j’enregistre, j’aime m’entourer d’autant d’options que possible, précise-t-il. C’est l’avantage d’avoir tous ces instruments à portée de main, je peux passer de l’un à l’autre, voir ce qui sonne le mieux et me laisser guider par ma sensibilité. » Parmi les plus étonnants, une harpe et un flugabone (de la famille des trombones). « C’est un instrument très ludique mais je suis incapable d’en jouer en live. Je ne me fais pas suffisamment confiance. Idem pour la harpe, je crois que j’aurais honte d’en jouer devant un professeur ! » Pourtant cet instrument constitue la colonne vertébrale de plusieurs titres de son nouvel EP, enregistré avec 25 instruments au moins. « Parfois il y a près de 40 couches d’instruments sur un même morceau », ajoute-t-il. Des chiffres qui donnent le vertige ! Mais sa force est de ne jamais tomber dans la surenchère. Un vocabulaire instrumental hérité du maître Sufjan Stevens, sa plus grande influence après Elliot Smith, qui lui a donné l’envie de devenir chanteur.

Envie d’évasion, embarquement immédiat

Avec The Generation Of Lift (disponible depuis le 6 mai), Conner Youngblood nous séduit d’une voix caressante sur une musique suave et vaporeuse suggérant des grands espaces et des territoires vierges. Une invitation au voyage au titre évocateur puisqu’il fait référence à la puissance de décollage d’un avion. En fil rouge, la nature et l’espace en général. « J’aime mêler la nature à mon imagination, raconte-t-il. Sans doute parce que j’en manquais quand je vivais à Dallas. J’observais la nature derrière mon poste de télé en regardant des documentaires de toutes sortes. Le calme et la sérénité qu’elle m’inspire résonne avec ma personnalité, et ça se reflète dans ma musique. Je recherche l’harmonie. » Il tisse des paysages sonores au gré de ses voyages, réels ou fantasmés. Il n’a par exemple jamais mis les pieds en Finlande (The Birds Of Finland), n’est resté qu’une seule journée à Stockholm, et il a imaginé les surprises que pourrait lui réserver le parc naturel du Dakota du Sud avant d’y tourner le clip de The Badlands avec son chien Juneau et son skate.

Derrière un contenu plus ouvert et plus assumé, l’aboutissement de sa quête de confiance entamée sur son enregistrement précédent, le bien nommé Confidence (2014). « C’était une sorte de concept-album autour de cette question de confiance en soi, comment travailler là-dessus. Ça m’a demandé beaucoup d’énergie pour exprimer tout ce que j’avais sur le cœur. Mais une fois fini, j’ai ressenti un grand soulagement. J’ai pris une grande inspiration et je suis allé de l’avant. » Une sortie qui coïncide avec un traumatisme plus profond. Après avoir autoproduit un premier maxi, Sketches, en 2012, et un EP, Make me faster…, l’année suivante, le jeune musicien est courtisé par une maison de disques indépendante. Les choses se mettent en route rapidement mais l’équipe fait subitement marche arrière. Un coup dur pour l’artiste ! « C’était assez décourageant. Ça m’a pris quelques mois pour me remettre au travail. Heureusement que je ne m’en étais pas vanté ! »

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Avec le recul, il relativise et porte un message éclairé à destination des jeunes artistes. « Il ne faut pas prendre les choses trop à cœur tant qu’il n’y a rien de fait et qu’on ne voit pas les retombées effectives. J’espère que ce n’est pas trop déprimant (sourire). » Echaudé mais loin d’être désabusé, il accepte de retenter l’expérience avec un nouveau label, Counter Records, en fin d’année dernière. « Je n’ai jamais vu une équipe aussi enthousiaste à l’idée de travailler avec moi, apprécie-t-il. Ce n’est pas simplement du business, il y a aussi une dimension humaine. » Pour la première fois depuis ses débuts, son nouvel EP sortira en physique et en vinyle. Conner se réjouit de tenir enfin l’objet entre ses mains. Un accomplissement pour celui qui a toujours construit sa réputation en misant sur l’exploitation numérique de sa musique ! « Ça s’est fait lentement mais sûrement. J’ai bénéficié du soutien de nombreux webzines, qui m’ont permis d’attirer plus de fans et de faire quelques apparitions télé dans des publicités. C’est grâce à tout ça que j’ai survécu (sourire). » Aujourd’hui, il s’impatiente de découvrir tous les avantages à être soutenu et se demande si son projet pourra bénéficier d’un nouveau sursaut ! Un seul mot d’ordre, ne pas crier victoire trop vite !

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