First Aid Kit : coeurs rebelles, tout sauf douces

Par le 16 février 2018

Les sœurs Södebergh fêtent leurs dix ans de carrière avec First Aid Kit– elles ont composé leurs premières démos en 2007. Dix ans qu’elles ont vécu comme « une course folle ». Klara a 16 ans quand elle monte pour la première fois sur une scène, sa sœur Johanna, en a 19. Elles sont jeunes, innocentes et décident de se réapproprier les classiques de la musique country-folk. Les plus fervents défenseurs du genre leur tombent dessus dès la sortie de leur premier album The Big Black And The Blue en 2010. Les deux suédoises doivent compter sur le soutien d’un homme plus âgé, Jack White (qui leur propose d’enregistrer une reprise de « Universal Soldier »  en 2011), pour sceller leur avenir dans l’industrie du disque.

Avec leur troisième album Stay Gold, sorti en 2014, elle franchisse un cap, plus pop, comme en témoigne le tube « My Silver Lining » (qui continue d’illustrer la publicité d’une célèbre marque automobile française). Puis elles entament une tournée pharaonique. Toutes ces années sans jamais lever le pied… jusqu’à l’overdose. Elles se séparent pour la première fois en dix ans. Klara s’installe avec son copain à Manchester et Johanna retourne en Suède pour se reconnecter à ses racines. C’est dans la rupture (celle de Klara) qu’elles finiront par se réunir, sans une certaine appréhension. Elle donne ainsi naissance à leur quatrième album « Ruins », plus sombre, brut et sans concession, qui devrait finir de convaincre les plus réticents.

Après la tournée de Stay Gold, vous étiez éreintées. Vous aviez perdu l’envie de faire de la musique après ça ?

Klara : Non, je ne l’exprimerais pas en ces termes. On était épuisées et on avait perdu l’envie de faire des concerts, mais pas de la musique. On était arrivées à un point où on n’avait pas d’autres choix que de faire une pause.

Johanna : On avait plus d’énergie ! C’était même allé trop loin. On n’aurait dû s’arrêter avant. Au lieu de ça, on a repoussé nos limites le plus loin possible, au risque de s’éloigner l’une de l’autre. Parce que c’est notre métier. C’est ce qu’on aime faire. Donc on culpabilise d’être fatiguées ou de ne plus prendre autant de plaisir à monter sur scène tous les soirs. Mais il faut savoir lever le pied, parce que ta santé passe avant tout. C’est quelque chose qu’on a compris sur la dernière tournée.

Tout l’album est traversé par la fin d’une histoire d’amour, la tienne Klara. Quand as-tu ressenti le besoin de coucher ta peine sur le papier ?

K : Presque immédiatement. Ce n’était même pas un choix pour ainsi dire. C’est comme ça qu’on a toujours procédé toutes les deux. On a toujours écrit sur ce qui nous était arrivés. C’était donc très naturel pour moi de mettre des mots sur cette rupture. J’ai écrit plusieurs textes, c’est devenu des chansons, il y en avait suffisamment pour qu’on envisage de faire un nouvel album et c’est ce qu’on a fait.

Quel a été ton rôle Johanna ?

J : C’était une période assez difficile à gérer, c’est vrai. Après la tournée, on a voulu prendre du temps pour nous, chacune de notre côté. Klara a rejoint son fiancé à Manchester, et moi, je suis retournée à Stockholm. J’étais moi aussi en crise à ce moment-là, mais quand j’ai su ce qui lui arrivait, qu’elle était perdue et blessée, je me devais d’être là pour assumer mon rôle de grande sœur et de partenaire musicale. J’avoue l’avoir un peu bousculée pour qu’elle écrive sur ce qui lui était arrivé. Et c’est comme ça qu’on s’est remise au travail. On était traversées par les mêmes émotions quelque part, et sachant qu’on pouvait toujours compter l’une sur l’autre, on a fait notre thérapie ensemble.

Etiez-vous gênées à l’idée de retravailler ensemble ?

K : Même si on s’était éloignées, on s’est très vite rendus compte que ça ne changeait rien à notre relation. Ou peut-être que si, mais dans le bon sens du terme. On a appris à mieux communiquer, on connaît nos limites et on est plus honnêtes l’une envers l’autre.

J : Je suis une vraie bosseuse, et c’est en partie ma faute si on s’est épuisées à la tâche sur la dernière tournée, parce que je veux toujours en faire plus, plus, plus. C’est mon côté perfectionniste (sourire). Prendre nos distances m’a permis de mieux me connaître. J’ai compris que ce n’était pas la bonne attitude, et je regrette d’avoir été aussi dure avec ma sœur ces dernières années. Pour cet album, on ne voulait rien faire dans l’urgence. C’était important pour nous de prendre du temps pour que les chansons grandissent à leur rythme. On a profité du fait qu’il n’y ait personne pour nous dire à quel moment on devait sortir l’album.

Vous vous isolées à Los Angeles pour écrire cet album. Une période difficile, pour toute les raisons que vous avez évoquées, mais aussi l’une des plus prolifiques. Quelle a été l’épreuve la plus difficile à surmonter ?

K : Moi me noyant dans mon chagrin (rires).

J : On avait beaucoup de pression sur nos épaules après le succès de l’album précédent Stay Gold (2014). C’est le genre de truc qui peut vous faire douter et freiner votre créativité. Il nous a fallu du temps pour mettre tout ça de côté. Ce qui est aussi très difficile, c’est de se laisser aller à l’écriture et la composition des morceaux, comme à chaque nouvel album. Ce n’est pas si évident, on n’écrit pas tous les jours !

Klara, tu dis : « cet album est un documentaire et il est plutôt triste ». Avez-vous l’impression d’être allées au bout de vos idées, pour la première fois, usant et abusant de la première personne du singulier ?

K : A nos débuts, il n’était pas question de se confier, tout simplement parce qu’on avait encore rien vécu. On était que des enfants. Aujourd’hui, on a forcément plus d’expérience et c’est devenu plus facile de se livrer. Même si ça n’a pas été une décision consciente. Je ne me suis pas imposée d’être plus franche, plus directe. Je l’ai toujours été en un sens, sauf qu’aujourd’hui, il y a matière à discussion. J’ai gagné en profondeur, en sérieux, et je dévoile pour la première fois une facette de ma personnalité plus vulnérable. Mais rassurez-vous, la plaie a eu le temps de cicatriser (rires). Il s’est passé deux ans depuis ma rupture. Il ne me reste que des ruines de cette relation, mais ce n’est pas triste.

Qu’avez-vous fait différemment sur cet album ?

J : On a travaillé avec de nouveaux musiciens, un nouveau producteur, dans un nouveau studio. Toutes ces choses ont contribué à donner naissance à un son très différent des albums précédents. C’est quelque chose qu’on avait hâte de faire pour sortir de notre zone de confort. Ça se ressent aussi beaucoup dans les textes.

K : On vit à fond les chansons de ce nouvel album. On les aime toutes, vraiment, même s’il y a des titres qui ont été plus excitants que d’autres à enregistrer comme « Nothing Has To Be True ».

J : Sur cette chanson, on a exploré d’autres choses. Il n’y pas d’harmonies vocales et on a choisi de mettre un break instrumental à la fin du morceau, ce qu’on avait jamais fait jusque-là. On est plus ouvertes d’esprit. Quand on était jeunes, on avait une idée très précise de ce qu’était la bonne musique. C’était de la country-folk et rien d’autre. Il fallait que ce soit doux, avec des guitares acoustiques, mais plus maintenant. On écoute de tout, on ose plus, et on ne se juge plus aussi durement qu’avant. C’est ce qui fait toute la différence.

Vous vouliez absolument impressionner votre producteur, Tucker Martine, mais est-ce que vous vous êtes surprises l’une l’autre ?

K : Pas vraiment (rires). Mais ça n’a rien de négatif. On se connaît tellement bien qu’on sait exactement ce que l’autre aime. C’est pour ça que c’est toujours aussi agréable de travailler ensemble. On n’a pas besoin de trop se parler et on est souvent d’accord.

J : Ce qu’on partage est tellement fort que ça se ressent dans notre musique, nos chansons et nos harmonies vocales. C’est tout à coup plus facile de faire un album dans ces conditions. Pour être honnête, c’est nous qui avons impressionné Tucker avec cette relation fusionnelle, ce truc qu’on ne peut partager qu’entre sœurs. Me concernant, je suis toujours très étonnée de voir qu’on arrive à terminer un disque (rires). C’est un traumatisme extrêmement joyeux si je puis dire.

La presse musicale vous a souvent reproché votre côté trop poli, trop sage. Mais ce n’est pas du tout ce qui ressort à l’écoute de Ruins. D’ailleurs, Klara affirme qu’elle est le cœur rebelle de la famille en introduction du titre « Rebel Heart » qui ouvre l’album. De quoi faire taire les mauvaises langues ?

J : Nous ne sommes pas douces ! On a l’ambition de sonner vrai mais je ne crois pas qu’on le fasse si poliment. Surtout pas en live. La scène et le studio sont deux choses différentes. Quand on enregistre un album, on peut refaire dix fois la même prise si on le souhaite, tandis que sur scène, c’est l’énergie du moment qui prime, on est plus nerveuses et on se sent complètement nues. Sachant cela, on a essayé de faire les choses différemment sur cet album-là, en conservant les accidents. Il n’est pas parfait et c’est pour ça que tu as l’impression qu’il est moins poli.

Jouer de la guitare électrique et de la basse pour la première fois sur l’un de vos enregistrements était aussi une façon d’affirmer que vous n’êtes plus ces jeunes filles bohèmes courant pieds nus dans la forêt ?

J : Je ne crois pas que les gens nous imaginaient ainsi. Ça nous arrivait de porter des longues robes qui nous arrivaient au pied à nos débuts, et peut-être qu’on était plus proches de cette image que tu décris quand on était jeunes. Mais nous avons grandi depuis et nous sommes plus complexes que cela. D’un autre côté, on n’essaie pas non plus de se faire passer pour des rock stars. On peut être qui on veut. Comme les Spice Girls ! Elles avaient chacune des caractères différents et incarnaient un certain type de femmes, mais elles étaient plus que ça. Malheureusement, les gens ne cherchaient pas plus loin que leur apparence.

K : On a plus confiance en nous et en ce qu’on fait. Au début, on avait sans doute envie d’imiter les artistes qu’on écoutait mais c’est moins le cas aujourd’hui. Même si ça nous amuse toujours autant de faire des reprises.

Vous avez travaillé avec une équipe exclusivement masculine dans le studio de Tucker Martine à Portland. Depuis vos débuts, il y a dix ans, combien de femmes ingénieurs du son avez-vous croisé ?

J : Très peu et c’est tragique. On aimerait beaucoup travailler qu’avec des femmes mais c’est difficile. C’est toute la société qui doit changer ses habitudes. Les femmes doivent grandir avec cette idée qu’elles peuvent tout faire…

K : Jusqu’à ce qu’on homme te rappelle que c’est son territoire ! C’est à eux de faire bouger les choses et nous laisser de la place.

J : Tu as raison. C’est intimidant pour une femme d’entrer dans un studio ou même dans un magasin de disques. Vous avez l’impression d’entrer dans un club privé réservé aux garçons et vous n’êtes pas la bienvenue !

K : Le règne de l’homme blanc dure depuis trop longtemps.

Qu’est-ce qu’on gagnerait à féminiser un peu plus ce milieu ?

J : Je crois en la créativité féminine. Les femmes ont une énergie différente. Déjà parce qu’elles ne font aucune différence entre masculin et féminin, contrairement aux hommes qui ont grandi avec cette idée qu’ils étaient supérieurs. Chaque voix compte, et celle des femmes autant que celles des hommes. On pourrait tous apprendre des histoires du sexe opposé. Les femmes ont cette capacité à se livrer plus facilement, à partager leurs sentiments, et c’est pour le mieux car c’est souvent ce qui donne de grandes chansons. J’aimerais que les hommes soient aussi capables de faire ça.

K : C’est une question d’éducation. Il y a tellement d’hommes qui se battent contre leurs sentiments. Je trouve ça triste. En tant que femme, je peux dire que nous avons beaucoup plus de respect pour eux qu’ils n’en auront jamais pour nous. Pourquoi est-ce qu’on est toujours plus dur vis-à-vis d’une femme ? Le problème vient de là selon moi.

Au printemps dernier, pour la journée de la femme, vous avez publié un titre très accusateur sur la culture du viol. Un sujet plus que d’actualité avec l’affaire Weinstein et la campagne sous le hashtag #MeToo. En France, 100 femmes ont défendu, dans une tribune publié dans le journal Le Monde, une liberté d’importuner et le rejet d’un certain féminisme qui exprime une « haine des hommes ». Comment vous positionnez-vous par rapport à tout ça ?

K : La séduction et le harcèlement sont deux choses différentes. Chacun devrait connaître la limite entre les deux. Ces femmes ont une façon très simpliste de concevoir le féminisme, je trouve ça dommage.

J : Dans le contexte actuel, il ne s’agit pas de dénoncer un simple flirt mais un abus de pouvoir. Il faut empêcher les hommes de faire des choses horribles.

K : Les femmes ne veulent pas être victimes, mais c’est pourtant ce que nous sommes, parce que les hommes ont fait de nous des victimes depuis que le monde est monde. On se dresse contre eux pour leur montrer notre force.  C’est comme ça qu’on réussira à se sortir de notre condition.

First Aid Kit sera en concert le 5 mars prochain à La Cigale à Paris (COMPLET).

Crédits photos : Christina Hankin