Fishbach : jamais rien vu d’aussi mortel

Par le 09 février 2017

Cet automne au MaMA, nous avions été un peu chamboulés par la performance de Fishbach pour son dernier passage sur scène à Paris. Avec son premier EP sorti en 2015, elle a vite fait figure de véritable révélation française grâce à sa présence magnétique, et sa voix autant schizophrène qu’androgyne d’une chanson à l’autre. L’Ardennaise d’adoption dessine ainsi les contours d’une pop moderne personnalisée au plus haut point, tout en jouant habilement d’accents 80’s.

Début janvier, elle nous a accueillis  chez Entreprise, son label, dans le studio où son long-format tout juste sorti, À Ta Merci, a été en partie enregistré. L’occasion d’en apprendre un peu plus sur la façon dont la jeune femme de 25 ans a fait évoluer ses démos de chambre initialement découvertes par le public sur scène, et figurant aujourd’hui dans les douze titres du disque aux côtés du sublime « Mortel », son premier single.   

Ce qui nous a d’abord étonnés chez Fishbach, c’est sa capacité à aborder sur son album des sujets noirs et morbides avec un certain recul, de façon décomplexée. Loin de sombrer dans une ambiance marquée du sceau de la déprime, ses chansons évoquent ainsi la mort avec le sourire aux lèvres dans plus de la moitié de son album. Elle nous confie même qu’avec une mère travaillant en gériatrie et un oncle croque-mort, cela devient presque un sujet familial. Dans cet esprit-là, « On me dit tu » est probablement le titre le plus déroutant, puisqu’elle y personnalise la faucheuse avec originalité sur un rythme enjoué. “J’aime bien la sonorité du “or”, je pense que c’est une très belle rime bien qu’assez pauvre dans notre langue, nous explique-t-elle. Je n’en ai pas l’air comme ça, mais je suis très romantique-gothique, j’aime beaucoup cette notion d’amour, de mort, la sublimation de la mort. Et encore, par rapport à l’EP, l’album est un peu moins noir, moins sombre, parce que je suis moins solitaire, moins recroquevillée sur moi-même, mais peut-être que cela ne va pas durer, je ne sais pas…

« Le Château » aborde le suicide sur ce même ton, Flora (de son vrai prénom) évoquant ainsi le décès d’un de ses collègues qui s’était jeté du haut du donjon de Vincennes quand elle y travaillait. Une façon selon elle de faciliter son deuil, quoique de manière un peu décalée : “À la fois c’est un hommage, et à la fois je me fous de sa gueule, parce que je pense que c’était stupide, car cela nous a fait culpabiliser. Et cette chanson m’a aidé à me dédouaner un peu de tout ça. J’aime beaucoup jouer des malheurs, parce que si on a de la mélancolie et que des choses très dures nous traversent dans la vie, en faisant des chansons un peu plus légères, on déculpabilise le truc.“ Un humour noir dont elle aime jouer sur le sens, en appuyant sur des mots ambigus, alternants l’amour, la mort et la vie, la joie et le morbide. Partant, ses textes laissent place à une forme de libre interprétation, comme si rien n’était figé ou clair, comme pour une obscure poésie.

Et si couplets et refrains ne sont pas encore totalement cryptiques, c’est bien vers cela qu’elle serait tentée de tendre :

Il y a certains morceaux de Christophe où parfois je n’entends pas ce qu’il dit, et du coup j’invente mon mot, ou alors il y a un terme qui veut dire beaucoup de choses au point qu’on se demande qu’est-ce qu’il a bien voulu dire par là. Je pense que le mieux c’est que l’auditeur ou le spectateur se fasse sa propre interprétation, qu’il entende ce qu’il a envie d’entendre, même si à la base l’artiste ne voulait pas du tout dire cela… N’y a-t-il pas toujours des chansons où l’on se dit, “elle a été écrite pour moi celle-là” ? Mais justement, je n’ai pas envie de tout expliquer, sinon on casse les choses, c’est comme une analyse de peinture, parfois je n’ai pas envie de savoir.

Fishbach au Jardin Imparfait (Crédit © Cédric Oberlin)

Pour donner vie à ces textes, Fishbach exploite une voix totalement changeante d’une piste à l’autre, juvénile puis mature, mais le plus souvent grave pour donner l’impression d’un chant androgyne. Et c’est pour cela qu’elle est sans aucun doute un OVNI sur la scène française actuelle. Le grain parfait, l’artiste l’a cherché pendant longtemps, puisque au temps de Most Agadn’t, son précédent projet, elle n’avait justement cessé de tâtonner entre les tonalités. “Quand j’ai eu 14 ans, j’ai mué comme un garçon, ma voix a vraiment changé. Je m’exprimais de façon super grave dès le début, et comme je fume des clopes je n’ai évidemment rien arrangé. J’ai donc cherché ma voix, parce que je me suis rendu compte que parfois j’étais plus une imitatrice de chanteuse, qu’une vraie chanteuse. Pendant la création de Most Agadn’t, je ne chantais pas du tout comme maintenant, mais un peu timidement, à la Cocorosie, ce qui peut paraître étonnant, mais c’était parce que je n’osais pas trop encore.

C’est finalement quand ce projet – qui a duré quatre ans – est sorti des simples guitares-voix pour tendre vers des productions plus brutes à la batterie qu’elle s’est mise à chanter plus fort, avant de se trouver dans cette voix qu’on compare entre autres à Catherine Ringer. Tel un caméléon, l’Ardennaise aime ainsi «prendre» des voix, jouer et appuyer sur elles. Une forme de maniérisme qu’elle assume totalement : “Ce n’est pas de la triche ou se foutre de la gueule des gens, mais c’est juste une manière de faire qui peut autant donner sur mon disque la voix de petite fille “girly”, que le gros démon marâtre du fin fond des ténèbres, parce que j’appuie aussi le personnage là-dedans et que je peux être toutes ces nanas-là à la fin. De la même façon qu’il y ait encore des chanteurs qui roulent des “r”, je peux comprendre.

Lors de sa prestation au MaMA à la Machine du Moulin Rouge, celle qui a grandit à Charleville-Mézières nous avait prévenus : c’était le dernier acte de son aventure purement solitaire, avant de rebondir avec un album produit dans deux studios parisiens où elle a transformé ses maquettes en s’entourant d’amis musiciens et de nouveaux collaborateurs. Une façon de créer au-delà du simple « purgatoire » de ses débuts – comme elle appelle sa chambre dans sa maison familiale ardennaise – là où seule, elle avait fait émergé de nombreux titres, parmi lesquelles 4 retenus dans son premier EP éponyme.

Quand je me suis retrouvée dans ma chambre chez mes parents, avec mon iPad, j’ai commencé par rechanter tout doucement, discrètement parce que j’étais juste toute seule. Et si je compare ça avec aujourd’hui, quand je me retrouve avec mon groupe, et qu’on commence à boeufer et à faire des trucs, ce n’est évidemment pas pareil. En fait, cela dépend du mode de création, mais je sais qu’au fond de moi il y a des choses viscérales qui peuvent ressortir. 

Après une série de concerts remarqués aux Transmusicales, la voici omniprésente dans les médias pour défendre un premier album qui fait bien mieux que transformer l’essai, et l’a donc vu constituer un band complet pour appuyer ses compositions. “Cela faisait trois ans que j’étais toute seule, je me sentais un peu arrivée au bout du truc. Ma dernière à Paris, au MaMA, c’était la fin de ce processus un peu solo. J’avais l’impression de commencer à tourner en rond, et que plus j’y pensais, et plus je voulais partager ça avec d’autres. C’est finalement ce projet de création aux Trans qui accéléré tout ce processus.

C’est en effet au cours d’une mini-tournée improvisée en province en avril 2016 qu’elle a rencontré Jean-Louis Brossard dans un petit bar de Rennes. Le programmateur des Transmusicales lui a proposé une résidence dans son festival, l’occasion rêvée de développer le projet solo vers un autre chemin, plus collectif, d’autant plus que la dernière ligne droite vers l’album pointait à l’horizon : “Avec un groupe je peux me permettre d’éclater mes morceaux, de les montrer plus frontalement, de vraiment les jouer, et ça change tout. Finalement, je retiens de tout cela que c’était vachement intéressant de sortir un peu de ma piaule.“  

Parmi ses nouveaux compagnons de route figurent ses amis Nicolas Lockhart et Alexandre Bourit, respectivement équipés d’un synthé et d’une guitare. Tandis qu’à la basse, son choix s’est arrêté sur Michelle Blades, artiste mexicano-panaméenne qui évolue aux côtés d’autres nouvelles têtes de la chanson française, telles que Cléa Vincent et Laure Briard au sein du label Midnight Special Records.

Je suis fan de Michelle à la base. Je l’ai vue la première fois en même temps que Lockhart à une soirée organisée par mon manager. Pendant son concert, elle s’est mise à chanter cette fameuse reprise “El Pastor”, une chanson traditionnelle mexicaine, et je me suis mise à pleurer, physiquement, tellement c’était intense. Je n’aurais jamais pensé à elle au départ, parce qu’avec sa carrière solo je la voyais mal jouer avec quelqu’un d’autre. Mais finalement, elle avait envie de cela. Et donc on s’est retrouvé tous les quatre en passant des soirées ensemble, en jouant, en boeufant, en chantant.

Un casting qui la suit désormais en tournée, de même qu’une partie du décor et de la mise en scène imaginée pour ses concerts aux Trans. Renouant avec son espace de création dans les Ardennes, elle s’est inspirée de sa maison pour installer des stores sur scènes et recréer la luminosité du lieu où tout a commencé. “Cela me tient à cœur, même si la mise en scène n’est pas du tout obligée quand on fait du live. Mais je bouge déjà beaucoup en solo, j’appuie vachement avec mon corps, et je me suis dit qu’on pourrait prolonger cela dans le décor. Dans un sens je me suis calmée, car autant en solo je ne contrôlais rien, alors que là j’ai donné des lignes directrices. À la fois je contiens des choses, à la fois je chorégraphie sans chorégraphier, j’ai peaufiné encore cette espèce d’hybride entre quelque chose de contrôlé et de non contrôlé.

Fishbach auMaMA Event 2016 (Crédit © Cédric Oberlin)

Fishbach au MaMA Event 2016 (Crédit © Cédric Oberlin)

Une mise en scène qui concerne également ses partenaires, puisque Fishbach n’est plus la seule à interpréter ses morceaux, elle souhaite entraîner tout le monde dans son délire, à l’image de ce qu’elle a préparé pour l’une chansons les plus intrigantes de son album : “Pour “Invisible désintégration de l’univers” qui est assez solennelle, on est un peu une secte dont je suis le gourou malsain, je leur ai demandé d’être le plus stoïque possible, d’être dans une espèce de danse extrêmement lente. Évidemment ce ne sont pas des comédiens, mais ils suivent ma vision et après coup ils me disent que cela leur donne aussi des moyens de s’ancrer dans le sol, d’être des fils conducteurs, on sait que nous allons tous et regardons tous dans la même direction, ce qui est assez cool.

Pour produire À ta merci, Flora a également collaboré avec Xavier Thiry, qui mise à part son implication dans le projet La Féline, est plutôt reconnu comme spécialiste de musiques pour jeux vidéos. Un profil assez inattendu, mais rêvé pour l’Ardennaise : “J’ai une vraie culture jeux vidéos, ça me passionne, et c’est l’une des seules personnes avec qui me comprenait sur ce sujet-là. Il a eu une vraie façon de remettre en question un peu les morceaux. Il a vraiment prolongé mes idées.“ À deux ils ont ainsi repris les maquettes déjà réalisées, revu les structures, imaginé les arrangements à apporter sur la version finale, tandis que pour la partie vocale, Fishbach a passé des nuits entières à chanter avec l’ingénieur du son Antoine Gaillet. Le processus a donc été plus approfondi que sur l’EP, où elle délivrait ses créations de façon plus brute :

C’est vrai qu’avant je n’étais pas aussi entourée, je pouvais délivrer des choses moins peaufinées, parce que j’arrivais, j’étais comme ça, mais ensuite il fallait vite aller ailleurs. Pour l’album même si j’avais les morceaux, je n’ai pas créé toute seule par la suite, car je me disais qu’il y avait quelquefois encore mieux à faire, il y avait certains titres un peu trop courts, où je me disais ce n’est pas encore la bonne grille. Il manquait quelque chose, ce genre de petit truc que je pouvais passer des mois à chercher toute seule. Et Xavier a apporté cela, et c’est vrai que cela fait du bien. Michelle aussi par exemple, puisque sur le “Château” elle a trouvé une petite partie de basse assez funky et cool, à un moment où je n’avais plus forcément d’idée. Évidemment je suis restée maître à bord, parfois, on insistait pour me proposer des trucs, alors je tapais du poing sur la table et je disais juste « non ça c’est mort.

Fishbach au Jardin Imparfait (Crédit © Cédric Oberlin)

Fishbach au Jardin Imparfait (Crédit © Cédric Oberlin)

Pour cette fan de Christophe et de Balavoine, la chanson française doit son renouveau – qu’elle incarne d’une certaine façon – notamment grâce à ceux qui la chantent à la manière anglo-saxonne comme Moodoid, en puisant dans plein d’époques et différentes cultures musicales tout autour du monde. C’est donc une nouvelle vague qui prend de l’ampleur parce que justement elle est moins recentrée sur elle-même, est qu’elle est sur le point de basculer pour devenir populaire. “Je crois qu’il y a plein de jeunes gens qui se sont mis à chanter en français grâce à internet. C’est comme ça que moi j’ai commencé à découvrir des trucs des années 80 un peu obscures. Il y a quand même eu aussi de la très bonne musique en français au début des années 2000, sauf qu’elle est passée à la trappe, parce que ce n’était pas le moment, on n’était pas prêt, personne ne le savait ni n’en voulait en fait.

Quel aurait donc été la cause du basculement selon elle ? Peut-être la réussite du groupe La Femme : “Ils sont arrivés au bon moment avec un délire complet, et ça à suivi derrière. Pas juste parce qu’ils l’ont fait, mais plus parce qu’ils ont ouvert une porte, et que nous avons pu ensuite nous permettre d’y aller. C’est un peu comme cela que moi je me suis dit tiens, on peut écrire des textes en français, sans pour autant aussi faire de la grande poésie, on n’est pas tous des Barbara, mais on peut dire des choses simples, ou alors complètement alambiquées.

Mais à peine a-t-elle présenté son premier long-format au public, déjà Fishbach semble prête à nous prendre à contrepied au moment où on serait tenté de la glisser dans une case. “Si cela se trouve, peut-être que je vais peut-être faire un deuxième album en anglais, je ne sais pas… ou en espagnol. Ou en arabe ! Pourquoi pas, c’est beau l’arabe, je trouve cela absolument chantant.“  En effet, pourquoi pas.

Instax Fishbach au Jardin Imparfait (Crédit © Cédric Oberlin)

Instax Fishbach au Jardin Imparfait (Crédit © Cédric Oberlin)

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