GABRIEL GARZON-MONTANO : JEU, SET ET MATCH !

Par le 17 février 2017

Son ange gardien répond au doux nom de Zoé Kravitz. Grâce à elle, Gabriel Garzón-Montano, natif de Brooklyn et franco-colombien d’origine, a donné ses premiers concerts en ouverture de la tournée européenne de Lenny Kravitz – sur la foi d’un mini-album prometteur (Bishouné : Alma del Huila sorti en 2015) et tapé dans l’œil de Drake qui a samplé l’un de ses morceaux. Après un passage à vide, l’artiste a finalement repris la main sur son projet solo. Sa musique, qui n’a rien perdu de sa superbe, se balade avec douceur et élégance entre pop, funk et hip-hop avec une intention soul dans le chant, jazz dans l’approche des mélodies. Il présentera son nouvel album Jardín sur la scène de la Bellevilloise demain soir. Portrait.

Il y a quelques mois, sa musique est venue chatouiller l’oreille du soul-man californien Mayer Hawthorne dans un magasin de disques de New York. « Il a acheté deux exemplaires de mon premier vinyle et de sa propre initiative, il l’a fait écouter à l’équipe de Stones Throw Records. » La rencontre est providentielle pour celui qui voue un culte aux artistes de leur catalogue, la musique de J Dilla et celle de Madlib en tête. « Quand j’ai terminé mon premier disque, je ne savais pas où me situer musicalement, ni comment en faire la promotion. Alors j’ai fait une liste de tous les artistes dont je me sentais proche. Stones Throw côtoyait Erykah Badu et Gilles Peterson. » De quoi lui redonner confiance !

Sur la pochette de Jardín (signé Santiago Carrasquilla), Gabriel fixe l’objectif comme pour signifier qu’il est désormais plus sûr de lui. De son propre aveu, ce nouvel album aura servi d’exutoire. « Quand j’ai sorti Bishouné : Alma del Huila, j’étais trop jeune. Je ne connaissais pas mon style. » La tournée avec Lenny Kravitz qui a suivi a fini de lui coller le vertige. Il se met à douter et tombe en dépression.

« J’avais vraiment le sentiment d’être hors-sujet face à un artiste comme Lenny. Je ne fais pas de la musique pour les stades. Je montais sur scène tout seul avec mon piano, alors que j’aurais dû arriver avec un truc beaucoup plus lourd, une guitare électrique et de la musique de fête. Mais ce n’est pas moi. »

A peine le temps de souffler que les projecteurs se retrouvent braqués sur lui quand Drake s’approprie l’un de ses morceaux « 6 8 » pour son propre titre « Jungle » (destiné à teaser sa nouvelle mixtape If You’re Reading This It’s Too Late). L’Internet s’enflamme, le morceau est matraqué partout. Un cadeau empoisonné en somme.

LA NATURE COMME APAISEMENT

Si nous l’avons découvert avec le titre « Everything is Everything », beaucoup ont entendu parler de lui via le sample de Drake – le musicien apparaît dans les crédits du disque qu’à travers ses initiales, GGM, tout sauf identifiable pour un public non-averti.

« Quand la nouvelle d’une collaboration est tombée, je ne me sentais pas au niveau. Je cherchais encore ma voie, alors que lui l’avait déjà trouvée. Tout le monde me parlait de lui, j’étais extrêmement gêné. C’est comme si j’avais eu une fille qui s’était mariée trop tôt. »

Cela n’entamera en rien son admiration pour le rappeur canadien. Aujourd’hui, il se dit reconnaissant d’avoir réussi à toucher un public plus large et récolté au passage un « petit billet », même s’il n’a jamais cherché à tirer avantage de la situation. L’idée de faire parler de lui sur les réseaux sociaux, ce n’est pas son truc. « C’est chiant cette mode de vouloir constamment se mettre en avant. Je n’ai jamais eu envie de ça. Je ne pensais qu’à écrire mes chansons mais avec tout ce qui m’est tombé dessus, je n’avais plus assez d’espace dans ma tête pour le faire bien. »

Gabriel Garzón-Montano © Hellena Burchard

© Hellena Burchard

Un sentiment qu’il partage dans plusieurs chansons de son nouvel album, « The Game » et « Trial ». Faut-il suivre les règles du jeu qu’on nous impose pour toucher du doigt le succès ? C’est la question qu’il se pose, sans chercher à donner une réponse exhaustive. Ce dont il est sûr, cela ne rend pas moins seul. Il interroge l’humain sur le matérialisme rampant et la surconsommation de nos sociétés modernes. « On veut quelque chose mais on en oublie ce qui est vraiment important. » Une prise de conscience qui l’a conduit à faire le ménage autour de lui. « J’ai découvert que j’étais quelqu’un de nerveux. J’en ai fait l’expérience tout récemment. Si on ne nettoie pas ce qu’on a dans la tête et dans le cœur, on se fatigue. » L’artiste trouve la paix dans la nature dont les références traversent tout l’album – son titre lui a d’ailleurs été inspiré par le poème d’Arthur Rimbaud « Jardin de l’enfance ». La nature, les couleurs, les animaux, les fruits, les paysages ont ouvert ses perspectives sur le monde.

« Je suis arrivé à un moment dans ma vie où j’avais besoin de calme et je l’ai trouvé dans la nature. Ce n’est pas naturel d’habiter en ville, alors je suis allé chercher la nature dans la musique, via mon imaginaire où les lectures que j’ai faites. »

EXIGENCE ET SOBRIETE

Il a trouvé l’inspiration chez Nietzsche dans son rapport à l’humain et emprunte à Rimbaud la magie du langage impressionniste. Epaulé par son ingé son et mentor Henry Hirsch, militant du tout analogique, Gabriel joue de tous les instruments sur l’album, à l’exception des cordes. « J’avais envie d’autre chose et puis c’est une tradition dans la pop music. Sur Jardín, le son est plus ample. Il y a plus d’ingrédients. C’est plus riche et plus orchestré. Tous les concerts que j’ai faits ont beaucoup influencé ma manière de produire les morceaux. Mes goûts n’ont pas vraiment changé mais mon rapport à la musique a évolué d’une autre façon. J’en avais marre du trio piano-basse- batterie. Ça a ses limites ! » C’est aussi un clin d’œil à ses premières amours, le classique. Une pratique familiale.

« Quand j’étais petit, ma mère me passait la cassette des « Gymnopédies » d’Erik Satie pour m’endormir. J’avais 3 ans et je ressentais pour la première fois une profonde tristesse. »

Sa mère est mezzo-soprano, chanteuse et pianiste dans l’Ensemble Philip Glass dans les années 90. Sa sœur joue du violoncelle. Lui choisit le violon avant de passer à la batterie et la guitare en écoutant du Nirvana. Aujourd’hui, il compose ses chansons au piano. « J’ai commencé à jouer du piano vers 12-13 ans mais je n’avais pas une pratique très assidue. Je me souviens d’une fois où j’ai essayé de reprendre un morceau de Ray Charles, « Drown In My Own  Tears », mais y avait trop de notes. Je butais sur un passage, alors ma mère a déboulé en me disant d’un ton macho : Voyons comme ça mec ! » Il lui doit son niveau d’exigence et son sens du rythme – elle lui transmet son amour du jazz, de la musique brésilienne et des Beatles. Au panthéon de ses influences, il cite aujourd’hui Prince, Sly and The Family Stone et Stevie Wonder. Il fait ses premières gammes comme leader et arrangeur du combo funk roots Mokaad, un big band de onze musiciens.

Pourtant, quelques années plus tard, il se retrouve incapable de travailler avec d’autres. Sauf peut-être son batteur, David Frazier Jr. qui l’accompagne sur scène depuis six ans, mais qui a quand même dû se plier à ses désidératas. « On a fait un gros travail pour simplifier son jeu (sourire). J’aime les beats, mais je n’aime pas qu’il y ait trop d’effets, je préfère avoir un son plus sec. » S’il avoue ne pas être doué pour l’improvisation, il sait reproduire la musique à l’oreille. « Si ma musique est simple, c’est parce que je souffre beaucoup de mes limites. » Jouer de tous les instruments lui-même est sa ligne de défense. Il préfère exprimer sa vulnérabilité au micro, quand il chante.

« C’est quand je chante que je me soigne. Maîtriser l’enregistrement des chansons me rassure et me permet de me lâcher davantage dans le chant. J’ai enregistré les voix seul pour être plus libre de toucher à l’intime. »

Pour incarner un peu plus ses nouvelles chansons, Gabriel Garzón-Montano a choisi de se teindre les cheveux en blond et de porter une marque rouge sur l’œil droit. « C’est les couleurs de Ziggy Stardust (sourire). J’avais besoin de me sentir particulier. Me regarder dans le miroir et voir quelqu’un de nouveau. Et puis maintenant au moins on me reconnaît quand je déambule dans la salle après un concert (rires). » Le musicien impose sa marque, son caractère et achève de prendre le pouvoir sur son projet ! Les autres peuvent aller se rhabiller.

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