Jacob Banks : voix d’or

Par le 15 décembre 2017

Il a des allures de colosse avec son mètre 90 et des poussières. Une morphologie qui l’a longtemps forcé à courber l’échine. « Quand on est grand et noir, on se doit d’être plus gentil que la moyenne, nous raconte-t-il. Si je sortais de mes gonds, on m’aurait montré du doigt. » C’est le sujet de son mini-tube « Chainsmoking », extrait du nouvel EP de Jacob Banks intitulé The Boy Who Cried Freedom, qui rend hommage à ceux qui se tiennent debout et fiers face à l’oppresseur, même si cela remet en cause leur intégrité. Sa mère en est le parfait exemple. Infirmière, elle a sacrifié sa vie – et surtout ses genoux – pour sauver celles des autres. Actuellement en tournée européenne, il jouera ce soir au Badaboum. On découvre un jeune homme au cœur tout mou, profondément altruiste, dont la voix pourrait faire office de prophétie.

« J’aime chanter mais ça ne figure pas dans mon top 3 des choses que je préfère », et pourtant il le fait avec une application absolument divine. Sa voix rauque et soul au fort potentiel tire-larmes, à moitié nasillarde, nous rappellerait presque celle de Sampha. « Si tu veux faire la fête, mieux vaut ne pas écouter ma musique, s’amuse-t-il. Chacun son rôle. Je n’essaie pas d’être drôle mais si tu as besoin de réconfort, je suis ton homme ! » Jacob Banks a commencé le chant tardivement, à l’âge de 20 ans, en imitant les membres du « boysband » Westlife ou en reprenant les classiques des films Disney. « Ce sont mes amis qui m’ont fait remarquer que j’avais une voix, dit-il. Ils sont la raison pour laquelle je fais de la musique. Je voulais les impressionner ! »  La musique, il l’envisage comme un vecteur de transmission, guidé par la possibilité qu’il a de s’exprimer, et c’est en ça qu’il prend du plaisir à chanter. Il préfère d’ailleurs se définir comme un auteur-compositeur, et cite John Mayer et Joni Mitchell parmi ses idoles.

Jacob manie l’art de la métaphore dans ses textes, surtout « pour la frime et flatter [s]on ego », dit-il honnête. Sur le titre « Photograph », il ose la comparaison avec les Chicago Bulls pour parler du nirvana dans une relation amoureuse. « En 1993, ils étaient au sommet de leur carrière et remportaient leur troisième championnat. J’exprime à quel point on était bien ensemble avec cette seule et unique image. » L’artiste prouve qu’il peut être profond et en même temps allusif. Il joue avec les mots et s’inspire des histoires qu’on lui raconte ou qu’il surprend au détour d’une conversation avec des inconnus. « J’aime écouter les gens parler de leur passion. Je suis sensible aux mots qu’ils utilisent. On peut dire la même chose de plusieurs façons différentes mais ça n’aura pas la même force. » Il n’a jamais eu de coach vocal, n’a jamais pris de cours de guitare et n’a jamais eu à cœur de prendre de cours d’écriture. Il a juste opéré la transition au stylo à partir des poèmes qu’il écrivait enfant, avant de faire de la musique. « La poésie, c’est formidable d’honnêteté. Sur l’EP, la chanson « Mercy » m’a été inspirée par un poème intitulé « Harlem », écrit par le New-Yorkais Miles Hodges. Je raconte la pitié de son point de vue. »

Né au Nigéria, Jacob a grandi dans une famille catholique, bercé aux classiques de l’afrobeat, comme Fela Kuti ou King Sunny Ade. Plus jeune, il joue des percussions dans la chorale de l’église pour accompagner la messe du dimanche. Il garde de cette époque un tama, un tambourin qu’on glisse sous son bras et selon la pression qu’on exerce sur l’instrument, il aura un son différent et proche de la voix humaine. Quand sa famille déménage à Birmingham au Royaume-Uni, Jacob Banks, alors âgé de 13 ans, commence à rêver plus grand. Mais des années plus tard, sa musique continue de porter l’empreinte de ses racines africaines et des chœurs gospel. « Le gospel c’est la musique du cœur, tu crois profondément en ce que tu chantes. » Il y a dans ses chansons une portée spirituelle même s’il ne se revendique d’aucune religion en particulier. « Je ne suis pas un grand fan de la religion, ça oblige les gens à choisir un camp, nous dit-il. Je crois en un Dieu quel que soit son nom, qu’il soit un homme ou une femme. Ce dont je suis sûr, c’est qu’il nous enseigne d’être bons les uns avec les autres. Cette forme d’entraide assure notre survie. »

Sa musique s’apparente aux battements du chœur et vibre au rythme des basses qui constituent la colonne vertébrale de ses nouvelles chansons. C’est ainsi qu’il choisit de réinventer la soul music, avec des fréquences qui résonnent bas, au niveau du bassin. Il précise : « J’ai envie que ma musique sonne 2017, pas de rivaliser avec Sam Cooke ! En 2017, on aime les basses. Ce qui n’était pas courant dans les années 60-80. Le son était beaucoup plus clair parce qu’on n’avait pas l’équipement nécessaire. » Parmi les nouveaux artistes qu’il affectionne, on trouve Maleek Berry qui chante yoruba, sa langue maternelle, et qui réussit à merveille le mariage entre le R’n’B et l’afrobeat. « C’est important pour moi aussi de conserver ce lien avec mes racines, ajoute-t-il. J’écoute beaucoup de musique nigériane, comme le Juju. D’ailleurs, il y a des similitudes avec la musique mexicaine. J’adorerais faire un show télévisé dans lequel ces deux genres musicaux pourraient se rencontrer. Ça créerait quelque chose d’assez extraordinaire je pense. »

© Elodie Daguin

Jacob Banks s’inspire de toutes les musiques qu’il aime, du hip-hop à l’électro, et se positionne à la frontière de l’indie et du mainstream, en collaborant avec Ryan Tedder de One Republic. Il invite aussi Timbaland à remixer le titre « Unknown (To You) ». « Ce n’est que de la musique, plaide-t-il. Je peux écouter du reggae au réveil, du jazz l’après-midi et de la soul le soir sans aucun jugement de valeur. » Il a découvert la soul music au cinéma et cite comme référence une chanson d’Al Green « Let’s Stay Together », entendue pour la première dans la BO de Love and Basketball. « En grandissant, j’ai découvert plusieurs de mes morceaux préférés dans les vieux films. La musique doit être suffisamment puissante pour qu’on ait envie d’arrêter de regarder et aller l’écouter sur Internet. » Dans son nouvel EP, la chanson « Unholy War » lui a été inspirée par un épisode de Games Of Thrones, « La Bataille des Bâtards » entre Jon Snow et Ramsay Bolton. Il réalise lui-même ses clips et rêve à plusieurs courts-métrages, avec l’envie de mettre en scène sa propre vie. On l’encourage à cultiver sa naïveté dans son rapport à la musique comme la création.

Actuellement en tournée européenne. En concert à Paris le 15 décembre au Badaboum et le 21 mars 2018 au Trabendo.

Photos réalisées par Elodie Daguin.

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