Interview la féline © Hellena BURCHARD

La Féline : Cavalière indomptée de la pop française !

Par le 10 mars 2017

On a rencontré Agnès Gayraud, musicienne, critique et agrégée de philo, il y a quelques semaines, au Point Ephémère, salle de concert et lieu de création bouillonnant où se croisent de nombreux artistes. La Féline y partage son studio avec Hervé Bouétard d’A.S. Dragon. En face, il y a celui du label Pan European Recordings (Buvette) et à côté celui de Fishbach. Elle sera en concert le 16 mars à la Maroquinerie pour présenter son deuxième album Triomphe (Maud Octallinn dont on vous parlait ici assurera sa première partie). Portrait.

La Féline squatte la sphère indé depuis une dizaine d’années avec une pop sophistiquée, intelligente et fascinante. Mais ça pourrait bientôt changer avec la sortie de son deuxième album, le bien nommé Triomphe. Un disque épique à l’écriture ambitieuse où l’on suit la conquête d’une artiste exigeante et son avatar Senga. « Ces dernières semaines, j’ai entendu toutes sortes de choses, et notamment que je sortais mes griffes, mais il est surtout question de métamorphose », précise-t- elle. Comme une renaissance sous les traits d’un autre soi fantasmé après un premier album cathartique qui symbolisait le passage à l’âge adulte. A y regarder de plus près, Senga n’est pas si éloignée de notre chanteuse puisqu’il s’agit d’une anagramme de son prénom à la ville Agnès.

CLIMAT RITUEL

La Féline évolue entre ombre et lumière dès le titre d’ouverture « Senga » et cette étrange litanie : « Nous fûmes longtemps trompés ». Dans le clip, une jeune femme court nue dans la forêt poursuivie par une armée de villageois en colère. Le décor est planté ! Le propos est sombre, le climat rituel, même si elle fait de la pop.

« Je me suis inspirée d’une sauvageonne au 19 ème siècle dans le sud de la France. Elle a plusieurs fois été retrouvée nue dans la forêt puis enfermée dans un couvent. La pauvre en est morte. Elle représente le fantasme et en même temps la négation de tout ce que la société a construit. Je voulais que le clip montre un peu de cette violence. »

Le morceau lui a été inspiré par un poème de Walt Whitman « We two, how long we were fool’d ! » dans lequel il s’adresse à chaque élément de la nature. « C’est très naturaliste et réconciliateur. Je m’imagine le paradis avec une petite rivière, une clairière et un soleil très doux. » Il y a beaucoup de nostalgie de la nature dans ce disque, jusque dans le titre des morceaux (« Le Plongeur », « La Mer Avalée », « La femme du kiosque sur l’eau »).

Le rapport aux éléments existait déjà sur son premier album Adieu l’enfance, en particulier la forêt où on l’avait laissée prostrée. « C’était un album très introspectif. Je pansais mes plaies de petite fille triste. Etre guéri de ça m’a donné envie d’être plus extatique. Ça voulait dire s’autoriser plus de groove, de corps et de chair. » Résultat un album plus riche et plus orchestré. Preuve qu’elle a vaincu ses démons ! Senga est une guerrière qui lui ressemble à bien des égards. Là, elle s’aventure plus loin dans la forêt, où les rencontres sont parfois brutales, l’environnement hostile. Elle tombe notamment sur Gianni, séducteur invétéré et manipulateur qui lui tire les cartes. Sur Triomphe, les références à l’occulte sont nombreuses. C’est un disque à la fois mystique et charnel. Mais Senga est plus une projection philosophique qu’un personnage de fiction type Princesse Mononoké ou héroïne survivaliste tout droit sorti d’un film comme « Essential Killing » qui continue de la fasciner.

Interview la féline © Hellena BURCHARD

© Hellena BURCHARD

Les racines sont plus anciennes et remontent à l’enfance, toujours. « Je suis née dans les Pyrénées et j’ai grandi en montagne. C’est de là que viennent ces élans de retour à la nature. Le rapport à la mythologie, aussi. J’adorais ça quand j’étais petite même si c’était incestueux et sanguinolent. C’est ce genre d’émotions archaïques qui reviennent plutôt que ce que j’aurais découvert récemment. » On situe difficilement cet album ou plutôt cette histoire en termes de temporalité. On n’est ni dans le passé, le futur ou le présent mais plutôt dans le cycle. « Etre toujours le même mais revenir toujours différent. Ça ressemble presqu’aux dieux indiens avec les 1001 avatars de Gilgamesh. » On se balade au gré des titres entre le rêve, la transe et le vaudou. La musique pour religion. « J’ai un rapport très primitif et syncrétique à la musique, comme si j’essayais de trouver dans plein de traditions un peu de ce mysticisme qui m’aiderait à créer ma propre religion. ». Alors fée ou sorcière ?

« Je suis un peu superstitieuse, comme tout le monde. Le rite pour moi c’est de jouer avec les gens, prendre du plaisir et leur en donner. Je n’ai pas encore basculé dans le côté sorcière, ce sera sans doute pour le prochain album. Mais c’est vrai qu’il y a un peu cette idée d’ensorceler dans Triomphe. »

AMBITION POPULAIRE

Du métal à la pop, en passant par sa période gothique, La Féline cultive une personnalité ambigüe depuis ses débuts, avec une attirance non dissimulée pour la noirceur.

« Je voulais que ce soit un disque solaire mais je crois que je ne peux pas m’empêcher de voir double. Du coup, on est plus sur le soleil couchant, entre chiens et loups. Il y a toujours quelque chose qui menace parce que je suis lucide. Il y a peut-être de la naïveté dans les paroles ou la musique, mais jamais de niaiserie.  Je suis plutôt dans un truc ingénu ou profond ».

D’un autre côté, elle voue une admiration certaine pour des artistes comme Cléa Vincent qui savent jouer de cette légèreté sans être mièvre. Agnès Gayraud a grandi en écoutant la radio, se faisant une certaine idée de la pop. Sa mère andalouse lui a transmis, dès son plus jeune âge, l’amour des belles mélodies. « J’ai un rapport très doux à la pop, c’est une musique qui me berce au sens de refuge. Il y a une grande valeur de consolation pour moi dans la musique en général, et encore plus dans la pop. »

Elle ne nourrit aucun mépris pour les tubes et cite parmi ses premiers émois « Week-end à Rome » d’Etienne Daho et « No Milk Today » d’Herman’s Hermits. « J’ai de l’admiration pour les grandes chansons populaires. J’essaie toujours de faire des tubes quand je compose, je veux des chansons immédiates, mais en même temps, j’ai peut-être une certaine exigence ou un certain goût qui fait que, malgré moi, il y a des choses sur lesquelles je ne veux pas céder. » Elle fait référence à son indépendance ou son intégrité artistique, sa volonté de faire un tube mais aussi de profiter du format pop pour initier le public à une autre écoute, en ponctuant ses chansons d’atours plus exigeants, plus risqués, peut-être moins immédiats. Il faut écouter Triomphe en entier pour en saisir toutes les nuances.

« Certaines chansons sont clairement réservées aux amateurs comme par exemple « La femme du kiosque sur l’eau ». Elle ne passera jamais sur Europe 1 (sourire). Concrètement, quand je compose, il y a une grande priorité accordée aux mélodies et aux ambiances musicales. Sur ce dernier point, on s’éloigne un peu du tube. Créer un climat particulier invite les gens à projeter des images de leur propre vie. C’est quelque chose qui se fait moins dans la variété française. Ça devient presque gênant ou impudique. Mon rêve, c’est de réussir à faire une chanson de supermarché qui puisse aussi te faire réfléchir sur ta propre existence ! »

C’est sans doute cette ambivalence qui l’a toujours tenu éloignée de la pop dite mainstream, même si son ambition est précisément de faire une musique populaire. « J’ai mis du temps à répondre aux attentes de l’institution pop-rock française. Les pros se disaient : on ne peut pas miser sur cet étalon parce qu’on ne peut pas compter sur elle financièrement. Soit j’étais trop arty pour les gros labels, soit trop popu pour les labels spés. La différence c’est qu’aujourd’hui je l’assume fièrement ! » C’est Kwaidan Records, le label de Marc Collin, qui a recueilli son premier album quand les autres lui tournaient le dos. Avant cela, elle avait sorti une poignée d’EP qui lui avait valu d’être comparée à une « Nina Hagen qui aurait rencontré Jésus Christ ». Sur Triomphe, elle ouvre les vannes, rompt avec la rigidité du premier album et s’autorise quelques fantaisies. « Je n’aurais pas pu le faire comme Adieu l’enfance dans ma chambre avec un petit enregistreur. Il y avait un côté un peu froid et j’ai été lassée de ce monde de plastique. Ce n’est pas un rejet mais plutôt une évolution. J’avais envie d’autre chose. »

La transition s’est amorcée au Performing Art de Saint Erme, refuge pour soldats ou école pour jeunes filles devenus le repaire d’artistes cosmopolites. Elle y avait enregistré le clip de « Adieu l’enfance » dans la petite chapelle attenante. « C’est un vaste terrain de jeu et d’exploration qui nous a poussés à lâcher les chevaux. Triomphe demandait plus d’espace et en même temps, on n’a pas été accablé par un studio trop riche. Il n’y avait rien, on a tout amené, on a insonorisé avec des matelas. Ça restait à la fois roots et DIY mais avec l’ambition de libérer quelque chose. » Il y a de la sensualité dans cette voix qui contraste avec la tonalité générale du disque. Une fragilité plus assumée, plus de douceur aussi que sur son premier album. « Il y avait un côté très découpé dans le chant. Je ne pouvais pas être généreuse avec une musique aussi métronomique. La voix, c’est la première chose que tu donnes à entendre au public. Et comme j’avais plus envie de prendre les gens dans mes bras que je ne le laissais paraître, eh bien je l’ai dit plus fort. » Le message est passé !

, , , ,