LA MUE DE BENJAMIN BOOKER : DU PUNK AU GOSPEL

Par le 02 juin 2017

Après un premier album aux riffs assassins, qui laissait figurer un tempérament volcanique, Benjamin Booker prend une toute autre pose sur Witness, son deuxième essai à paraître aujourd’hui, à coups de morceaux pudiques et de chœurs gospel, qui arrondissent les angles sans perdre leur mordant. Il nous parle de ses cicatrices, de son désamour pour la Nouvelle Orléans et de sa nouvelle vie. Rencontre.

De son premier concert en France, à la Mécanique Ondulatoire, on retiendra l’urgence et la puissance avec laquelle il s’emparait du micro pour laisser éclater cette révolte soul et punk qui grondait en lui depuis l’enfance. Une personne dans le public s’était même pris un coup de guitare. Un incident isolé car le jeune homme, affable et doux en privé, ne ferait pas de mal à une mouche. « Je ne suis plus aussi fou et nerveux qu’à l’époque », rassure-t- il. Avant d’ajouter : « Mes premiers concerts étaient assez violents, c’est vrai, mais je suis bien plus détendu maintenant (rires). » Benjamin Booker s’est fait connaître avec un premier album rageur qui flirtait avec les excès dévastateurs du punk. Une étiquette devenue trop lourde à porter pour le jeune musicien. « Il y a beaucoup de règles à respecter dans le punk, plus que dans n’importe quel autre style de musique, explique-t- il. J’ai pris conscience que je n’avais pas envie d’appartenir à un groupe en particulier. C’est mon mentor, l’écrivain James Baldwin (auteur d’une œuvre incontournable sur les discriminations raciales aux Etats-Unis, ndlr), qui me l’a soufflé. Alors je m’en suis éloigné petit à petit. »

Le jeune homme a voulu prendre ses distances, comme d’autres artistes avant lui, et notamment Beth Ditto, avec la doctrine punk, souvent qualifiée d’intolérante, étouffante et limitative. Originaire de Tampa en Floride, Booker a grandi dans un environnement baptiste, ultraconservateur, du sud des Etats-Unis, avec des règles strictes, et la scène punk a fini par lui laisser le même sentiment.

« J’ai grandi sur un terrain de caravaning en banlieue limitrophe de la Floride, non loin d’une usine de traitement des eaux usées. Ce n’est pas ce qu’on peut appeler un endroit paradisiaque. Mais ça m’a obligé à travailler dur pour m’en sortir. Ça a rejailli sur mon premier album, mais je ne sais pas à quel point ça continue de m’influencer. J’ai dû me battre contre la honte et la culpabilité que vous impose une éducation religieuse, mais j’ai réussi à dépasser ça. Même si ce genre de chose ne vous quitte jamais complètement, j’ai appris à vivre avec et ça ne m’affecte plus autant qu’avant. »

Il s’est réconcilié avec ses racines et explore un territoire gospel qui a bercé son enfance. « Jusqu’à mes 16 ans, c’est la seule musique que j’ai réellement écouté. Il y avait cet album de standards gospels à la maison que mon père tenait de sa mère. Il y avait une reprise de Mahalia Jackson, « How I Got Over », que j’adorais. C’est une chanson très religieuse où elle implore Dieu de lui venir en aide. » Le titre « Overtime » sur son nouvel album lui rend un subtil hommage. « Il y a des matins où vous regrettez amèrement vos excès de la veille et ce jour-là, j’ai été surpris d’entendre Mahalia à la radio. C’était un signe (rires). Ça m’a inspiré cette chanson. »

Portrait Benjamin Booker x Little LionsLes membres de la famille Booker sont amateurs de musique. Sa mère aime la country. Son père, grand fan des Temptations, lui transmet le goût du groove. Engagé dans la marine, il joue les DJ pour distraire ses camarades de chambrée quand l’atmosphère devient trop pesante, et sa sœur est devenue chanteuse d’opéra. « Quand on était petits, on avait cette grosse chaîne hi-fi sur laquelle on aimait s’enregistrer. C’est mon premier souvenir musical. » Plus jeune, il dévore toutes les musiques du monde avec une passion sans limites. Comme tous les ados, il a sa période boydsband, Backstreet Boys et Boyz II Men en tête. Il commence par jouer du piano et du violoncelle avant de passer à la guitare, et enregistre ses premières démos blues garage dans la salle de bains de ses parents. « J’ai broyé la première guitare qu’ils m’avaient offert pendant un concert qui s’était mal passé ! C’était une stratocaster blanche que j’utilisais comme « back-up » parce qu’elle avait un son très aigu. Je regrette mon geste aujourd’hui ! »

Des bêtises, il en a fait beaucoup pour sortir du carcan familial et s’affranchir du poids religieux. Quand on lui parle de sa consommation de drogues et d’alcool, il rougit. « J’étais triste et dépressif à une époque», regrette-t- il. La faute à un environnement toxique. Après l’université, il quitte la Floride pour s’installer la Nouvelle Orléans, royaume de tous les vices.

« C’est la ville du pêché ! Les premières années n’étaient pas très glorieuses. Je vivais avec deux colocs dans le quartier irlandais. L’un venait d’Alabama et était passionné d’armes à feux – il en cachait même sous le canapé du salon. L’autre était salement amoché. Il travaillait chez un toiletteur pour chiens et comme il ne gagnait pas suffisamment d’argent pour s’acheter à manger, il bouffait de la pâté. Je l’ai découvert à mes dépends en mangeant un burrito qu’il m’avait gentiment préparé (rires). »

Pourtant, il s’intègre assez vite et ne s’imagine pas vivre ailleurs. Il travaille dans une association qui fait des jardins communautaires et travaille avec des écoles, le jour, et passe son temps à faire de la musique, dès que le soleil se couche. Il découvre une véritable communauté d’entraide entre les musiciens du coin. Du pain béni pour ce jeune artiste en quête d’exutoire. Le premier à l’inviter sur scène est le chanteur de The Deslondes, Sam Doores. « C’est la première personne que j’ai rencontré quand je suis arrivée à La Nouvelle Orléans. C’était dans un bar qui s’appelait Mimi’s. ». Il finit par attirer l’attention du label Rough Trade (ATO Records aux Etats-Unis), sans difficulté aucune. « J’ai d’abord fait quelques concerts en acoustique avant de m’accompagner d’un batteur. Les gens étaient de plus en plus nombreux à venir nous voir et tout s’est enchaîné très vite. J’ai signé avec un label et le lendemain je démissionnais de mon boulot. Rien de tout ça n’était calculé et c’était loin d’être le fruit d’une lutte acharnée. » Il accompagnera ensuite Jack White en tournée, son idole adolescente.

Une relation amoureuse en guise de libération

Portrait Benjamin Booker x Little LionsLa musique s’impose assez vite comme un moyen de survie. « J’ai toujours eu un rapport très physique à la musique, résume-t- il. C’était ma religion. Elle m’a aidé à traverser les moments les plus difficiles et les plus violents. » Ses premières chansons, il les écrit pour ses amis, quand la communication devient impossible pour lui. « Je n’arrivais pas à leur parler de choses sérieuses, encore moins à exprimer mes sentiments, alors je leur envoyais des chansons. Elles ont dessiné les contours de mon premier album. » Il cite Bob Dylan comme exemple. « Je me suis reconnu en lui. J’ai dû voir son dernier documentaire « No Direction Home » une dizaine de fois. Dylan explique qu’il est né au mauvais endroit et qu’il s’est longtemps senti inadapté au monde qui l’entourait. C’est aussi mon cas. J’avais du mal à m’intégrer. On me prenait pour un mec bizarre. » Mais la crise est passée. Il a retrouvé la paix intérieure en s’installant avec sa copine à Los Angeles l’année dernière. Il raconte cette transition, personnelle et sentimentale, dans son nouvel album Witness et va encore plus loin dans l’auto-analyse.

Il est question de perte de contrôle (« Right on You » et « The Slow Drag Under »), du sentiment d’inachevé (« Believe »), de la difficulté de s’engager ou d’accorder sa confiance (« Motivation » et « The Truth is Heavy ») et du vertige que l’on ressent quand on tombe amoureux (« Off the Ground »).

« On s’aime tous beaucoup dans ma famille mais on a du mal à se l’avouer, peut-être à cause de la religion qui nous impose une certaine pudeur. J’ai toujours eu tendance à fuir les problèmes plutôt que de les affronter. J’avais des difficultés à m’ouvrir et même à accepter l’amour qu’on me portait. C’est de ça dont il est question dans mes chansons. J’ai écrit ce nouvel album quand j’ai commencé à sortir avec ma copine. C’est la relation la plus sérieuse que j’ai jamais eue, et ça fait peur ! Mais c’est un risque à prendre. L’amour est le plus beau sentiment qui existe. »

Il se met à nu avec beaucoup de fragilité et d’honnêteté, porté quelque part par son besoin d’amour et de reconnaissance. « J’attends de cet album que les gens m’acceptent tel que je suis, avec mes défauts. En gros, je dis : voilà qui je suis ! Est-ce que vous m’aimerez toujours après ça ? Quand vous recevez l’amour de quelqu’un, vous avez une meilleure estime de vous-même. Cet album suit la même logique. »

Witness est plus doux et plus optimiste que son album précédent. Une conscience nouvelle. « Il y a deux ans, j’ai écrit une chanson pour Mavis Staples (« Take Us Back » sur l’album « Livin’ On A High Note », sorti en 2016, ndlr) et pour la première fois, les paroles n’étaient pas complètement déprimantes (rires). Elle m’a donné une vraie leçon de vie : se souvenir que le temps est précieux et qu’il faut profiter de chaque instant. C’est devenu mon mantra. J’essaie de ne plus m’angoisser pour rien. » Il a définitivement tourné la page de la Nouvelles Orléans. « Je n’avais pas les reins assez solide pour résister à toutes les tentations qu’il y avait là-bas. J’ai beaucoup voyagé ces dernières années, notamment en Australie d’où est originaire ma copine, et quand je rentrais, je devenais claustrophobe. » Un autre événement, cette fois plus dramatique, a précipité les choses.

« L’année dernière, je me suis fait tirer dessus. Ça fait partie du quotidien à la Nouvelle Orléans. Je me suis dit : il faut que ça s’arrête ! Le lendemain, j’ai sauté dans le premier avion pour Mexico et j’ai écrit cet album. »

La chanson-titre de l’album, « Witness », porte le seau de l’engagement. Il évoque le racisme et les violences infligées aux Noirs sur le territoire américain, en duo avec la diva soul Mavis Staples. Booker a déjà fait l’objet de discrimination et ce dès son plus jeune âge. Son père est noir, sa mère métisse, blanche et indienne. Un jour, ils ont retrouvé une croix enflammée dans leur jardin, sans compter qu’on l’a plusieurs fois pris à partie quand il était étudiant en journalisme à l’université.

« C’est encore un pays ségrégationniste. Quand on regarde l’actualité, on se dit que rien ne changera jamais. Et pour ne rien arranger, on a connu la pire élection qui soit. C’est important qu’il y ait des organisations comme Black Lives Matter pour sensibiliser les gens sur ce qui se passe réellement dans les quartiers noirs. Ça me donne de l’espoir. »

Il est engagé auprès d’une association qui défend l’éducation et l’écriture chez les jeunes. Une façon pour lui de faire bouger les choses à son niveau. S’il n’était pas musicien, il aurait pu devenir prof, comme sa mère. Une option qu’il n’exclut pas à l’avenir. Après la sortie de son premier album, il exprimait certaines réserves à l’idée de faire de la musique toute sa vie. « Je ne crois pas avoir changé d’avis. J’aurais besoin, à un moment donné de ma vie, d’avoir un boulot stable qui ne m’oblige pas à voyager constamment. Sur la tournée précédente, j’ai pu faire un break pendant un an pour rester à la maison, voir mes amis. Tant qu’on ne me demande pas d’avoir un rythme de production soutenu et que je peux prendre du temps pour moi, ça me va », conclut-il. Ses priorités sont ailleurs.

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