Le Couleur : french disco à Montréal

Par le 28 juin 2017

Quand on évoque le renouveau pop francophone qui émerge depuis quelques années, et déringardise beaucoup la chanson ou la variété 80’s, on pense plutôt à Paris qui a vu naître Cléa Vincent ou les Pirouettes… mais rarement au Québec, et surtout à Montréal, un bastion très folk-rock aux inspirations parfois anglo-saxonnes, d’Arcade Fire au superbe catalogue de Secret City Records. Pourtant la french-pop commence à faire son petit trou également là-bas, et représente même le Québec pour la sélection 2017 des Inouïs du Printemps de Bourges, avec la formation Le Couleur. Depuis le début des années 2010, ce trio mène en effet un projet disco en français dans les textes, et en appelle d’autres à ses côtés au sein de son propre label.  

Son passage à Bourges a donc été l’occasion d’attirer quelques projecteurs pour montrer que finalement cette nouvelle effervescence pour la pop cool version française s’applique sur un champ bien plus large que la scène parisienne ou de la métropole. Le Couleur, qui fait sa première au festival, nous avoue en souriant être un peu perdu dans Bourges, sans son attaché de presse resté au Québec, ni aucun autre intermédiaire. Invité par l’antenne du Printemps au Canada, la formation participe aux Inouïs hors compétition et jouit donc d’un statut particulier. C’est déjà la troisième tournée du groupe en France, mais seulement son premier à l’occasion d’un événement de cette ampleur.

Au moment où nous les rencontrons les trois Canadiens essayent de récupérer des CDs de leur nouveau long-format « P.O.P », sorti au début de l’année, une « denrée rare » ici, explique le batteur Steeven Chouinard. « Tout notre merch on l’a amené avec nous, mais c’est notre tourneur qui l’a ! » Mais ils ne sont pas tous seuls pour autant : les 2 leaders ont emmené leur fille de 11 mois, qui les suit constamment en tournée depuis quelques semaines déjà. Le bébé a même assisté au concert au 21 –  la salle où se produisent Inouïs – depuis le public et a ainsi été présenté par le groupe pendant le show.

La chanteuse Laurence Giroux-Do était donc enceinte pendant l’écriture de l’album, peut-être l’occasion d’avoir une autre inspiration, un état d’esprit différent au moment d’aborder un disque ? « Pas forcément pour cela. J’avais eu un blocage, je ne savais plus trop quoi écrire. C’est pour cela qu’on a eu besoin d’imaginer ça comme un album concept, pour avoir une ligne directrice pour faire des paroles, parce que sinon, je me perdais en mangeant des cornichons avec du Nutella. »

Le Couleur x Little Lions

© Antoine La Rochelle

Le concept choisi par les Montréalais, c’est la culture pop, les stars éphémères, la Côte Ouest, Las Vegas… mais aussi faire résonner un fort sentiment de nostalgie, et d’amertume. Le souvenir d’une célébrité disparue du jour au lendemain, la peur de vivre dans un futur qui ne serait pas pareil.

Steeven : « Et c’est là que l’album concept “P.O.P” est né, Pacific Ocean Park. C’est une ville fantôme, un peu West Coast, comme si à LA, toutes les grosses vedettes étaient devenues has been. » Une idée venue après un séjour particulier à Miami, en plein été explique-t-il : « En août, là-bas c’est  la « dead season », il n’y a personne car il fait trop chaud. Le mieux c’est l’hiver, les gens fuient alors le froid pour venir dans la région. Mais quand on y était, les hôtels étaient morts, c’est un peu l’image de la boule de paille qui passe seule dans le décors… on trouvait ça malade, beau, super intriguant. »

À Montréal, ils ont monté leur propre structure il y a quatre ans, label Lisbon Lux Records, et produisent tous leurs sons. Mais cela ne rime pas pour forcément avec bricolage et débrouillardise DIY, le groupe n’étant pas composé d’autodidactes, mais de musiciens de formation, des diplômés dans leur domaine. En professionnels de la musique d’une certaine façon, ils savaient exactement dans quelle aventure ils se lançaient. Laurence a étudié le piano classique, son compagnon a un master en musique… « Si tu veux que je te joue une Bossanova, je peux te faire ça bien », ironise-t-il. « Ce qui est cool c’est que quand on parle le langage musical, “fait cet accord-là” ou autre, on se comprend tous. »

Alors qu’on vanterait plutôt l’innocence, la spontanéité chez les autodidactes, qui n’ont pas les mêmes références, ou les mêmes contraintes, Le Couleur voit donc les choses différemment : « En tant que producteur je travaille avec des gens qui ne sont pas du tout musiciens, et c’est un peu plus difficile. J’aime beaucoup parler le langage de la musique quand vient le temps de faire de la musique. Mais ça ne veut pas dire que les autres sont moins bons, au contraire… »

Lisbon Lux Records a d’abord servi à développer leur propre groupe au moment de sortir un premier EP qui ne trouvait pas preneur dans leur ville, avant de combler ce manque pour d’autres bands également inspirés par le disco à Montréal, et qui ne savaient pas non plus à quelle porte frapper.

« La structure a ainsi grandi en même temps que le groupe, raconte Steeven. Personne n’a vampirisé l’autre, en intégrant de nouveaux projets, c’était plus comme si Le Couleur grandissait aussi, se faisait mieux connaître. Parce que depuis on travaille tous fort. Si on a un coup de cœur, on fait la démarche pour aller les chercher. Mais parfois les groupes viennent vers nous d’eux-mêmes. »

Les trois Canadiens comparent Montréal à une île, sur laquelle ils se sont d’abord sentis un peu seuls, puis une communauté s’est structurée autour du label, et qui s’entraide, à contre-courant d’une ville dont le « mood » est très indie-folk ou rock.

Allier français et disco n’est en effet pas forcément évident en 2017, même pour des Québécois qui ne cherchent qu’à s’exprimer dans leur langue maternelle. Mais comme en France, ils ont su échapper à ce complexe, assumer une posture loin des chansons à texte, à comprendre que tout le monde peut le faire sans chercher à être une Barbara. « Brel, Felix Leclerc, Brassens, c’est des génies, ils le font bien, mais bon Dieu c’est pas très sexy quoi, considère Steeven. Nos textes sont simples, mais simples ne veut pas dire gnangnan, Gainsbourg est le meilleur exemple pour cela. Nos paroles sont à l’image de notre nom : Couleur est simple, mais “Le” rend l’ensemble plus sophistiqué. »  

Fans de Todd Terje et de Moroder – leurs maîtres quand on leur parle de disco – les trois artistes ont ainsi produit un son baptisé « Club Italien » il y a quelques années, inspiré par le Little Italie de Montréal, sa belle langue et ses endroits intriguant :

« Il y a plein de petits cafés, tout ça, avec des télés branchées sur le foot, nous raconte Laurence. Mais il n’y a que des hommes, surtout des vieux. C’est à se demander pourquoi, et qu’est-ce qu’ils font ? Moi je me demandais, en tant que femme, si je peux rentrer là prendre un café ou ça va être mal vu ? »

Le français, l’italien ou encore l’espagnol, sont autant de langues que Le Couleur veut mêler à sa « P.O.P », rappeler que ça sonne aussi bien qu’un tube anglo-saxon, surtout quand il s’agit de disco, que cela colle avec le son du synthé du moment, le groove de la batterie, le son de la basse. Il n’y a donc pas à trop réfléchir ou hésiter d’après Laurence : « Ce n’est pas quelque chose que tu penses la langue, c’est comme quand tu fais une note ou un son, tu n’y songes pas pendant des heures et des heures, poursuit Laurence. Ça vient de ta tête ou de tes tripes. La langue c’est pareil, le français c’est du coup une évidence pour nous. »

Leur choix se porte donc sur des paroles candides et des mélodies pour danser, une pop sans autre prétention que de bien sonner et enchaîner les sonorités malines et catchy. Pour le reste, il y a après tout bien d’autres façons de l’évoquer d’après le batteur et producteur :

« Si tu veux parler politique, on va prendre l’apéro chez moi pour en discuter. Mais jamais dans Le Couleur. Il y en a qui le font bien, les Cowboys Fringants sont devenus riches en faisant ça. Nous ce n’est pas notre truc, ça ne nous intéresse pas. On veut rendre ça sexy ; dansant… On veut amener les gens dans un mood différent, pas les garder là où ils sont déjà, mais ailleurs, dans un endroit qui n’existe pas, un fantasme. »

 

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