LUH : l’amour comme moteur de création

Par le 06 mai 2016

Après avoir quitté WU LYF, Ellery James Roberts revient sur le devant de la scène avec un nouveau projet, LUH (pour Lost Under Heaven ou encore Love Unites Humanity), en duo avec sa copine Ebony Hoorn. On les découvre avec I&I, titre envoûtant où les chœurs féminins résonnent en écho comme une incantation. C’est brut, poignant, fougueux, d’une sensibilité exacerbée qui prend aux tripes. Le chant d’Ellery est rêche, torturé, diablement captivant, contrebalancé par la douceur et la sensualité d’Ebony. Récemment signé chez Mute, le couple sort son premier album, Spiritual Songs for Lovers to Sing, ô combien passionné et passionnant, et nous prouve pourquoi c’est si bon d’être amoureux. Rencontre.

Un homme, une fille, amis, amants, alter-egos. Au fond une attirance mutuelle, passionnelle, exaltante, qui donnent naissance au groupe le plus excitant du moment. Un duo mixte formé par Ellery James Roberts, chanteur et leader des regrettés WU LYF, et l’artiste Néerlandaise Ebony Hoorn, diplômée de la célèbre académie d’art audiovisuel Gerrit Rietveld d’Amsterdam. « On a tout de suite senti un lien très fort entre nous, raconte Ebony. On s’est rencontrés fin 2012 et à partir de ce moment-là, nous ne nous sommes plus quittés. » Ellery revient d’une tournée avec son groupe qui vit alors ses derniers instants. Ils se croisent pour la première fois dans un squat de Manchester. L’alchimie est immédiate tant ils se ressemblent, tels deux loups solitaires. « Ce pseudo qu’on a choisi résume assez bien les choses. Nous avions le sentiment d’être à la dérive et nous avons tous les deux trouvé en chacun de nous l’espoir et l’optimisme que nous recherchions », confie Ellery.

LUH_Credit_Berber_Theinissen_014

Quelque mois plus tard, le chanteur annonce son départ de la formation mancunienne dans une lettre publique. Désenchanté, il a des mots très durs : « Le temps n’est pas une monnaie que je veux voir gaspillée. Si c’est notre dernier mois à vivre, l’apocalypse arrivant, je ne vais pas passer mes dernières heures à attendre au purgatoire. J’en ai fini. Il n’y rien ici qui m’inspire, m’intéresse au-delà du vide des rêves, et je ne veux pas passer ma vie endormi… WU LYF est mort pour moi. » Le succès les a dépassés, y compris le mythe qui s’est développé autour d’eux. « Faire quelque chose auquel on croit, que l’on aime, puis déchanter et se perdre en route… c’était un crève-cœur, se souvient Ellery. Le problème, c’était ces questionnements qui m’habitaient : identifier sa place dans le monde, remettre en question ce que l’on fait et ce pour quoi on le fait. J’ai sans doute pris la vie trop au sérieux et j’ai perdu le sens du plaisir. »

WU LYF faisait partie de ces groupes qui divisent autant qu’ils séduisent, ses détracteurs fulminant le manque de sincérité du projet et accusant ses membres d’être simplement des créateurs de buzz. Soit on aime, soit on déteste ! L’intention est absolue et la réception, sans équivoque. A côté de ça, les fantasmes sont nombreux, alimentés par un leader torturé, des messages mystiques et des concerts endiablés. Critiqué mais aussi jalousé, le groupe avait réussi à développer son propre système économique. Prônant de fait son indépendance, loin des logiques commerciales, ils n’ont jamais signé avec un label et ont toujours refusé de jouer le jeu de la promo, pensant que la musique suffirait. Ils l’ont appris à leurs dépens ! « Juste après la rupture, je n’avais plus envie de faire de la musique. J’aime ça mais je déteste les contraintes qui vont avec. Aujourd’hui je les ai acceptées. »

Remisant au placard ses vieilles théories, Ellery aborde cette nouvelle sortie avec plus de philosophie. « Le monde est comme il est, je n’ai pas la prétention de pouvoir y changer quoi que ce soit, mais je peux décider de la façon de vivre avec. Choisir de me concentrer sur les choses qui me donnent du plaisir plutôt que de me corrompre avec des choses qui n’ont pas tant d’importance. Avec WU LYF, on était autosuffisant mais la situation a changé. Chacun son boulot. » C’est décidé, l’avenir du groupe s’écrira avec le soutien d’une maison de disques. Leur motivation première ? Débloquer du budget pour laisser à Ebony la liberté de développer l’identité visuelle du groupe, des clips à la scénographie. Sur ce dernier point, la jeune femme imagine déjà incorporer des éléments de théâtre immersif et d’art empirique pour que le public devienne un acteur de l’expérience live plutôt qu’un spectateur passif.

Catharsis

Sans concession, avec la passion qui les anime, ils ont enregistré ce premier album dans l’isolement le plus total, sur Ableton, avant de confier la production au Britannique Bobby Krlic, plus connu sous le nom de The Haxan Cloak. « On voulait apporter à ses chansons de nouvelles textures dans une approche cinématographique », explique Ebony. Parfait contrepoint à l’écriture parfois brute et directe d’Ellery. Exilés pendant deux semaines sur l’île d’Osea, traversée par des marécages, ils ont mis toute leur énergie au service du projet, coupés du monde et de la réalité dans une ambiance propice à la communication. « C’était important d’avoir cet environnement rassurant pour aborder l’intensité émotionnelle et la vulnérabilité qui ressort des textes. » Côté influences, ils citent pêle-mêle les films de Wong Kar-wai, inspirés de La Nouvelle Vague du cinéma français, mais aussi des artistes comme Godspeed You ! Black Emperor, Fela Kuti, Curtis Mayfield.

LUH_CreditFrancescaAllen_14

L’influence d’Ebony a été déterminante. Et contre toute attente a provoqué chez Ellery un sursaut créatif. « Quand on s’est rencontrés, je continuais d’écrire des chansons sous mon nom, mais l’inspiration n’y était pas. C’était trop politique, trop agressif, difficilement appréciable, concède-t-il. Alors que je bloquais sur le refrain d’un des titres, j’ai demandé à Ebony de m’accompagner au chant. C’était parfait – pourtant elle n’a jamais eu l’ambition d’être chanteuse. Ça m’a ouvert un tout nouveau monde. J’ai laissé de côté mes angoisses existentielles pour me concentrer sur ce que j’aimais et ce qui me donnait du plaisir : elle, nous, notre relation. J’ai retrouvé le goût d’écrire de manière très organique.» Ce projet a valeur d’exutoire, son amour pour Ebony lui a donné la force d’avancer. « Beaucoup des expériences négatives que l’on a connues avec WU LYF venaient de moi et de mon incapacité à lâcher prise. Se laisser aller et profiter du moment présent est finalement assez jouissif. »

A l’écoute de ces nouvelles chansons, l’énergie vitale subsiste. La voix caractéristique d’Ellery aussi, au bord de la rupture, primitive, puissante et indomptée. Les instrumentations sont toujours aussi féroces, mais plus électroniques. Les chœurs féminins ajoutent ce supplément d’âme et d’espoir qui empêchent les chansons de sombrer dans des ténèbres trop anxiogènes. Toujours aussi personnels, ses textes prennent de la hauteur, ils sont moins autocentrés. Transparaît leur relation amoureuse mais aussi leurs questionnements sur le monde. « Quand nous nous sommes rencontrés, j’ai tout de suite senti que nous pouvions compter l’un sur l’autre, explique Ellery. Chacun équilibrait les tendances autodestructrices de l’autre. Nous étions une source de réconfort, un refuge l’un pour l’autre, de manière totale. » Ce projet est pour lui comme une nouvelle naissance. Quand on lui demande ce qu’Ebony lui a apporté, il répond : « Le sentiment d’être enfin accepté. » Libérateur !

Porte-voix d’une génération

Quand on l’écoute dans l’ordre, cet album présente un cycle de chansons, à l’image du What’s Going On de Marvin Gaye. On suit les pérégrinations d’un couple sur fond de crise existentielle sur la place de l’homme dans la société capitaliste. « La première moitié du disque traite de l’aliénation du monde moderne, et la seconde moitié d’une prise de conscience et de l’acceptation de soi. Assumer ce qu’on a fait de notre vie et travailler là-dessus », résume Ebony. Après le chaos, la promesse de lendemains qui chantent avec en point d’orgue une transition violente incarnée par le titre $ORO qui dénonce l’avidité et le manque d’empathie. Un mélange tranché entre techno gabber et pop autotuné. « J’ai été influencé par Philip Glass, Koyaanisqatsi (un film de 1982 dont il signe la bande originale,ndlr), mais aussi par la pop trash contemporaine de Chris Brown. »

Les contours du projet, y compris l’écriture des textes, se dessinent lors d’une escapade en amoureux en Thaïlande, à l’été 2013. Leur relation naissante, ils échangent leurs idées et se heurtent à l’impérialisme culturel occidental. Une question qui obsède Ellery depuis longtemps. « J’ai eu cette expérience désagréable en Thaïlande, celle d’un riche occidental blanc profitant de l’exploitation de la culture asiatique. Je me suis senti très mal à l’aise et ça m’a inspiré une chanson, $ORO. J’étais en train de lire Carl Jung (psychiatre suisse, ndlr) et ses travaux sur l’Ombre. C’est en fait notre partie obscure, et si nous l’ignorons, c’est alors que surgit le diable. Le capitaliste est un prédateur, et le prédateur est sa propre proie. » Pour Ebony, il est urgent de réveiller les consciences. Leur combat ? Lutter pour plus d’égalité entre les personnes et pour une meilleure compréhension d’autrui à l’échelle de la planète. « Ma plus grande préoccupation concerne la population mondiale, s’inquiète Ellery. On continue de reproduire les mêmes erreurs alors que les conséquences désastreuses de notre mode de vie se ressentent partout. Les gens sont de plus en plus isolés, individualistes, manquent d’empathie. Ça devient préoccupant mais je reste optimiste. Parce qu’on en parle de plus en plus, je suis sûr qu’un changement de cap est possible. Il ne tient qu’à nous d’avancer ou de régresser. »

Pour créer l’impulsion, cette ouverture au monde et aux autres, ils préfèrent parler de « sentiment d’appartenance » plutôt que d’éveil spirituel, malgré ce que pourrait sous-entendre leur nom de scène. « Nous se sommes pas croyants, précise Ellery. Nous avons reçu une éducation socialiste et athée. Mais il y a quelque chose de transcendant, comme l’amour, dont il n’est pas nécessaire de tirer une forme dogmatique. C’est plus profond que cela. Les mots et les étiquettes enlèveraient au mystère sa beauté. » L’amour est le prisme au travers duquel il nous propose d’observer le monde et de changer de perspectives. « Avec le recul, l’expérience et ma relation avec Ebony, je commence à voir le monde différemment. Elle m’a transmis son pragmatisme et m’a appris que les choses ne valaient pas d’être vécues sans amour. Sans ça, la vie manque cruellement d’éclat. » Derrière ce contenu engagé, une fureur de vivre, symbole de toute une génération.

Quand on leur demande ce qu’ils aiment le plus l’un chez l’autre, Ebony souligne le caractère ambitieux de son partenaire, qui l’encourage et la pousse à assumer ses idées. « Je manque cruellement de confiance en moi et j’ai besoin qu’on me pousse à donner le meilleur de moi-même. Son rôle de leader et son énergie m’entraînent. » Ellery, quant à lui, rend hommage au soutien indéfectible de sa compagne. « Elle m’a aidé à dépasser mes doutes et préoccupations personnels. Elle m’encourage dans tout ce que j’entreprends. Elle assure mes arrières, et vice versa. Si je devais la décrire, je dirais forte, sexy et dangereuse. » Reste à espérer qu’une inconnue ne vienne pas troubler cette parfaite équation amoureuse et ils auront de belles heures devant eux !

CONCERTS :

Le 15 mai, à Bruxelles (Les Nuits Botaniques Festival)
Le 2 juin, à Paris (La Maroquinerie)
Le 4 juin, à Nîmes (This Is Not A Love Song Festival)
Le 30 juillet, à Cabourg (Festival Cabourg, Mon Amour)

, , , , , , , ,