© Florian Duboé

POND : LA SUBLIMATION PAR LE CHAOS

Par le 27 juin 2017

Les Australiens de Pond ont rencontré un réel succès avec leur sixième album baptisé « Man, It Feels Like Space Again ». De leur propre aveu, ce disque marquait un tournant dans le parcours du groupe. Plus catchy, il a su séduire un public large, contrairement aux précédents qui étaient « plus freaky, plus heavy ». Deux ans plus tard, le groupe renouvelle l’essai avec son septième album « The Weather », enregistré et produit par Kevin Parker, leader de Tame Impala et ami de longue date. Un immense bordel expérimental ultra-réjouissant entre surf, pop et glam qui colle des frissons quand on lit entre les lignes. Il est question de catastrophe nucléaire, de colonialisme forcé, de consumérisme et de « white privilege » ce qui ne les empêche pas d’imaginer un futur radieux. On a rencontré Nick Allbrook (chanteur et guitariste) et Jamie Terry (claviériste) lors de leur dernier passage à Paris en mai dernier.

L’album s’ouvre sur « 30 000 Megatons », un titre apocalyptique qui annonce la fin du monde. Ce que vous proposez ensuite, c’est votre vision d’un monde nouveau ?

Nick : Je ne crois pas qu’il s’agisse de notre vision d’un monde nouveau. D’abord parce que nous n’avons pas la prétention de proposer une alternative ou de condamner l’ancien. On décrit simplement le monde dans lequel on vit et l’image qu’on en a. C’est grandiose et plus encore, déroutant. Nous, dans tout ça, on est juste des petits singes effrayés qui auraient grandis trop vite, pas des prophètes (sourire).

A votre avis, pourquoi court-on à notre perte ?

N : Hum, il y a tellement de facteurs aggravants comme certaines représentations toxiques de la masculinité. Cette course à qui aura la plus grosse (rires) ! Mais aussi l’évolution génétique pour satisfaire des besoins humains au-delà du rationnel comme anéantir tout ce qui nous ferait concurrence.

Jamie : C’est lié aussi à la montée de l’extrême droite partout dans le monde. Et si on ne résout pas la question du climat, la fin est inéluctable.

N : Jamie et moi, on reste optimiste. « 30 000 Megatons » n’est pas un désir profond ou une prédiction sacrée, mais cette chanson résume bien les inquiétudes de chacun. Quand tu te réveilles un matin et que tu te demandes : qu’est-ce qu’on a fait putain ?

© Florian Duboé

Vous avez regardé beaucoup de films de science-fiction pendant l’enregistrement de cet album ?

J : Pas plus que d’habitude (sourire).

N : On en a quand même vu quelques-uns dernièrement comme « Gravity » ou « Premier Contact ».

J : Les vieux films de science-fiction sont criants de vérité, ne serait-ce que dans notre rapport aux robots. Ils ont remplacé l’humain dans beaucoup de domaines.

Vous dites que la météo est très importante dans la culture australienne, notamment à Perth. A quel point cela vous influence-t- il au quotidien ou dans le travail ?

N : C’est très inconscient mais ça nous influence à tous les niveaux, tous les jours. Dans notre comportement au quotidien, notre rapport avec les gens, notre façon de penser, notre humeur en général. C’est la liberté de pouvoir sortir dehors quand bon te semble.

J : Plusieurs chansons dans ce disque traitent de sujets sombres qui nous touchent, mais il y a toujours cet ensoleillement qui en ressort. On est tous très positifs. Mais on ne le serait pas autant sans le soleil et la mer.

N : Toutes les chansons même celles qui paraissent plus joyeuses ont un sous-texte personnel, intime et c’est en général très négatif… désespéré (rires). Finalement, c’est à l’image de l’environnement dans lequel on vit. C’est beau en apparence mais le climat social se détériore. Dans l’histoire de l’Australie, les périodes de bonheur sont consécutives à des événements beaucoup plus tragiques. C’est un grand bordel entre positivisme, peur, regret et amour.

L’Australie représente l’Eldorado pour nous Français. Pourtant vous avez une vision très négative de votre pays, en rapport au colonialisme. Diriez-vous que c’est une harmonie de façade ?

N : Oui tout à fait ! On a volé la terre des indigènes Australiens et on en paye le prix. Il y a eu de grands référendums entamés en 1967 pour inclure les Autochtones dans le recensement de la population mais rien n’a évolué depuis. Les commissions royales ont entraîné un grand nombre de gardes à vue et de suicides. La situation se dégrade de jour en jour.

J : C’est la politique de l’autruche. On préfère ignorer le problème plutôt que de remonter à la source quand les navigateurs Blancs sont arrivés pour la première fois.

N : Ça devrait être notre priorité numéro un. Il faut qu’on soit capable de reconnaître que notre gouvernement et notre société ont laissé faire. On ne pourra pas vivre heureux et uni tant qu’on ne sera pas débarrassé de ce sentiment de culpabilité et en ce qui les concerne, de la servitude.

Savez-vous à quel moment vos ancêtres se sont installés pour la première fois en Australie ?

N : Oui, du côté de ma mère, ils se sont installés à la fin des années 1800 dans l’ouest de l’Australie. Et la famille de mon père est arrivée plus tard, dans les années 50, de Grande-Bretagne.

J : Je suis le premier de ma famille à naître en Australie. Mes parents sont néo-zélandais.

Vous aimeriez voyager dans le temps et l’espace ? Si oui, où et quand iriez-vous ?

J : Dans le futur bien sûr ! C’est excitant d’imaginer ce qui pourrait se passer. Et puis ça évolue tellement rapidement qu’on n’aurait même pas besoin d’aller très loin. On est capable de grandes choses. D’ici 20 ans, on vivra peut-être déjà sur Mars ou on sera envahis par les robots.

© Florian Duboé

© Florian Duboé

Vous avez écrit « 30 000 Megatons » pendant le dernier mandat du premier ministre australien Tony Abbott (2013-2015). Et vous l’avez dévoilé le jour de l’élection de Donald Trump aux Etats- Unis. D’où vous vient cette conscience politique récente ?

N : Ça doit venir avec l’âge. On s’est toujours intéressés de près ou de loin à la politique mais c’est encore plus vrai ces dernières années. On est obligé d’avoir cette conscience politique aujourd’hui quand on voit ceux qui nous gouvernent. Ils sont mauvais et le pire, c’est qu’ils sont idiots. Heureusement, Abbott ne fait plus partie du paysage.

J : Trump est tellement égocentrique qu’il est capable du pire !

Que représente la culture psyché pour vous ? Et est-ce que vous vous reconnaissez dans ce courant musical ?

N : Pas vraiment (silence). Ce que ça représente ? Plusieurs choses. Je dirais que c’est d’abord une mode, en référence à ce foutu tie-dye. Et en même temps, il existe une vraie culture psyché quand on fait référence à des choses plus spirituelles qui nous transcendent. En gros ça ne devrait pas se résumer à Jimi Hendrix, les bandanas, etc.

Vous avez utilisé un sample de Todd Rundgren (du groupe Utopia) sur le titre « Paint Me Silver ». C’est un morceau façon J. Dilla. Vous écoutez beaucoup de rap ? Parce que ce n’est pas la première chose à laquelle on pense en vous écoutant.

N : On écoute quasiment que ça.

J : On adore PNL (rires).

Vous avez collaboré avec Julien Barbagallo et vous suivez Julien Gasc sur Instagram. Les artistes français ont toutes vos faveurs à ce que je vois…

N et J : Oui ! On les adore. Melody Prochet (alias Melody’s Echo Chamber, ndlr) est aussi une amie. On cultive un lien étroit avec la jeune scène française.

Quels autres artistes français vous inspirent ?

N : Brigitte Fontaine ! Elle est incroyable.

Je crois que vous aimez aussi le métal. Ça aussi c’est surprenant.

N : J’y suis sensible mais je n’en écoute pas vraiment.

J : De temps en temps.

Et la pop dans tout ça, c’est kitsch ?

J : Non c’est presque plus inspirant que n’importe qu’elle autre style de musique. On peut même parler de musique progressive. Je nous considère comme un groupe de pop à vrai dire.

N : On a tous cet amour-haine pour la pop music. Du genre : « Le Top 40, c’est vraiment de la merde, je n’aime pas ça ! » C’est ridicule. A chaque fois que je dis que j’aime PNL, on me regarde avec des grands yeux en me disant : « Mais t’es sérieux ?! »

J : J’adorerais les voir sur scène. On aurait dû se croiser cette année à Coachella mais ils ont annulé leur venue (les autorités américaines ne leur ont pas accordé de visa et le festival a refusé de retransmettre leur concert en direct, ndlr).

© Florian Duboé

Est-ce que le format pop vous offre plus de liberté musicalement ?

N : Non je ne crois pas. On n’a pas envie d’être réduit à tel ou tel style de musique. On écoute de la pop, du rap, du RnB, infiniment plus que des trucs psychés – même si on aime ça aussi. On laisse tout ça nous traverser sans complexe ni jalousie entre les genres.

J : Pour les prochains morceaux, on a pensé à un mélange de soft-rock des années 70 et de trap music (courant musical apparu au début des années 2000 dans le sud des Etats-Unis, ndlr).

N : Ça c’est une grande idée (rires).

Il y a aussi un côté glam dans votre musique. On pense à Pink Floyd, Bowie et Queen. Quelles sont vos références sur cet album ?

N : Trop dur à dire. On écoute de tout : dub, folk, minimal (courant appartenant à la musique classique et apparu aux Etats-Unis dans les années 60, ndlr), etc.

J : On pourrait aussi bien citer Bob Dylan que Jay Z.

Sur « Colder Than Ice », j’aurais juré entendre Michael Jackson ?

N : Oh absolument ! Merde si seulement (rires) ! On est tous des gros fans.

Vos clips sont complètement barrés. Vous versez dans le cliché et le kitsch non sans humour. L’idée, c’est de ne jamais se prendre au sérieux ?

N : Carrément ! On aime jouer avec une certaine idée du cool. On en parlait tout à l’heure. Aimer la pop, c’est tabou. Ceux qui aiment la pop se font chambrer. C’est n’importe quoi. Du coup, ça m’amuse d’enfoncer le clou pour montrer à quel point c’est débile. C’est parfois grossier, parfois kitsch et parfois ringard mais c’est ce qu’on aime. On n’est pas dans une posture. On n’essaie pas de se rendre intéressant ou séduisant. On fait quelque chose qui nous ressemble tout simplement.

Kevin Parker, leader de Tame Impala, a produit votre dernier album. Les membres de Pond et Tame Impala ont longtemps été interchangeable. Nick, tu étais bassiste de Tame Impala pendant 5 ans. Est-ce qu’il règne une forme de concurrence amicale entre vous ?

N : Oui je crois (sourire).

J : Non, on a déjà perdu (rires).

N : Il a son groupe, et je serais incapable de faire ce qu’il fait. Mais je suppose qu’il doit avoir le même regard par rapport à nous. On est tous potes. On se connaît depuis qu’on est ados. On se pousse mutuellement pour aller plus loin, en termes de succès et d’inspiration. C’est une légère concurrence on va dire.

© Florian Duboé

Qu’est-ce qui vous différencie ?

N : Facile ! On n’a pas le même physique. A mon avantage (rires) ! Vous allez fêter vos dix ans en 2018. Est-ce que vous aimez vous réécouter ?

J : Putain, surtout pas ! Y a tellement d’autres trucs supers à découvrir. On est des gros consommateurs de musique.

N : Je n’ai pas de problème avec ça. Quand je réécoute un de nos disques, je trouve ça plutôt sympa. Mais ce n’est pas quelque chose que je fais régulièrement. Je préfère réfléchir à comment adapter nos anciens morceaux en live plutôt que de les réécouter sur disque.

Qu’est-ce que vous pensez de celui-là ? Comparé à vos albums précédents.

N : Moi je l’aime beaucoup. C’est la musique que j’aime écouter. A nos débuts, on ne jurait que par le rock à guitares et on a eu du mal à en sortir alors même qu’on n’a jamais vraiment écouté de rock’n’roll ou quoi que ce soit dans le genre. Ça nous a quand même pris 5 ans pour se déringardiser (rires). Je n’ai pas envie de tomber dans la trap ou un truc très pop. Je suis plus à l’aise dans le mélange des genres et je crois que c’est réussi sur cet album.

Quel rapport entretenez-vous avec la jeune scène musicale en Australie ? Certains groupes comme Parcels ont préféré s’installer à Berlin. Vous avez choisi de rester, pourquoi ?

N : Je ne les connais pas personnellement mais libre à eux de développer leur projet ailleurs. C’est un monde interconnecté.

J : Certains d’entre nous ont vécu à Berlin pendant un temps. C’est une ville très inspirante mais ils sont finalement revenus à la maison. On s’est nous aussi éloignés ces derniers temps parce qu’on voyage beaucoup. On arpente plus autant qu’avant les scènes locales mais c’est en train de bouger à Perth. C’est excitant.

Vous, quels artistes vous ont ouvert la voie ?

N et J : Tame Impala… (Rires)

,