Rencontre avec Aliocha

Rencontre avec Aliocha

Par le 19 décembre 2016

Deux mois après la sortie de son premier EP « Sorry Eyes » et son passage remarqué au MaMa Festival, Aliocha était de retour à Paris pour un deuxième concert qui affichait complet au Pop-Up du Label après une date à Rennes. L’occasion de rencontrer ce songwriter franco-canadien né à Paris mais qui a grandi à Montréal, qui nous amène une folk moderne teintée d’expérimentations.

Tu as signé avec ton label au Québec à 18 ans pour sortir ce premier EP 5 ans plus tard. Raconte-nous le processus.

Aliocha : Oui, j’ai signé avec mon label à Montréal en 2011. C’était grâce à la rencontre avec Jean Leloup, qui n’est pas trop connu en France en dehors de son tube « en 1990 », mais qui est un peu une légende au Québec. Je l’ai croisé dans un café à Montréal et je suis allé le voir en lui disant que j’avais des compos. Je n’avais même pas encore 18 ans en fait. Le soir même, il m’a invité dans son studio et m’a encouragé à continuer en me disant que je devais enregistrer une maquette. Ensuite, j’ai rencontré mon label mais je sentais que j’avais besoin d’explorer plein de choses différentes parce que je ne m’étais pas complètement trouvé encore. J’avais les compos mais je n’avais pas encore mon son, j’avais même presque jamais joué avec d’autres musiciens. Et l’année dernière, j’ai rencontré Samy Osta (Feu ! Chatterton, La Femme) avec qui on est allé enregistrer en Suède. A la base on voulait faire un album parce que j’avais 20 chansons et au final, on s’est retrouvé avec 16 morceaux, donc on s’est dit qu’on allait sortir un EP avant l’album.

Comment as-tu choisi ces 5 chansons pour l’EP justement ?

A : C’est une bonne présentation des différentes facettes de l’album à venir. J’ai fini d’écrire la plupart en studio, donc ce sont les plus récentes et d’une certaine manière, les plus spontanées.  C’est aussi les morceaux que je n’aurais pas forcément sortis s’il n’y’avait pas eu l’EP, et c’est marrant d’ailleurs de voir que les chansons dont on entend le plus parler, comme « flash in the pan » ou « into the wild », sont celles que je ne pensais pas du tout sortir. Pour « into the wild », on l’a même réenregistrée 2 mois avant la sortie de l’EP après l’avoir retravaillée avec l’arrangeur François Lafontaine, alors qu’on l’avait mise rapidement de côté avec Samy. Pour moi, c’était presque une vieille chanson car je l’ai écrite à 18 ans pour parler de mon incompréhension par rapport au monde.

« Flash in the pan » a aussi une histoire assez particulière…

Oui, je l’ai écrite il y a 2-3 ans à Paris, quand j’étais allé voir mon frère Niels répéter « Roméo et Juliette » (Aliocha, qui est aussi comédien, est le frère de Niels Schneider, vu notamment dans les films de Xavier Dolan « Les amours imaginaires » et « J’ai tué ma mère »). Il me parlait beaucoup de son personnage, comme pour le réfléchir à voix haute et cette chanson est un peu le reflet de la réflexion qu’on avait sur cet amour fou. Niels imaginait que Roméo et Juliette auraient très bien pu finir dans la routine comme n’importe quel couple. Donc je parle un peu de ça, de ce truc intense, qui en fait n’est peut-être rien, mais qui au final laisse de vraies marques.

Pourquoi « Sorry eyes » en titre de l’EP ?

A : Déjà, c’est le titre du single. Et puis ça évoque une mélancolie qu’on retrouve sur l’EP. Elle est plus rock. Je l’ai composée exclusivement en studio et je me suis permis de m’amuser avec parce qu’on avait l’excitation et la spontanéité de la nouvelle chanson. Au final, c’est un morceau plus amer où je voulais qu’on sente une blessure sans qu’elle soit trop expliquée. C’est un peu comme cracher quelque chose avec un peu de haine mais je voulais qu’on sente que cette haine naissait d’un amour. Ce qui m’intéresse en général, c’est l’espoir et la lutte pour être heureux. Ça ne m’inspire pas de dire « la vie est belle » parce qu’il n’y a pas de lutte, et c’est pareil pour « la vie, c’est de la merde » venant de quelqu’un qui n’a pas envie d’être heureux et se complait dans la douleur. Ce qui m’intéresse, c’est une personne en train de se noyer mais qui essaie de respirer.

Comment se passe l’écriture pour toi ?

En général, ça vient plutôt en m’amusant sur ma guitare, en essayant des accords et des mélodies, en improvisant. Après, c’est une façon de travailler parmi d’autres. Parfois, comme pour « Flash in the pan », c’est une conversation qui me fait partir sur une idée. Pour « into the wild », j’avais écrit le texte sur papier entièrement avant de trouver la mélodie. Pour« Sarah», je grattais sur ma guitare et je chantais, je disais n’importe quoi et j’ai sorti « in a magic world Sarah, I think about you » et après écoute, je me suis dit que ça sonnait. C’est quelque chose que je n’aurais jamais écrit de manière réfléchie parce que sur papier, c’est un peu nul. Mais en le chantant, j’arrive à le ressentir et à y croire. En général, j’essaie toujours de trouver une ligne qui est forte et c’est ce que je recherche, avoir une phrase forte qui dit à peu près tout. C’est le format pop, qui fait limite jingle. Parfois, on se dit que ça peut être un peu facile, souvent parce qu’il y a le mot love dans la phrase, et qu’on devrait être capable de ne pas utiliser le mot love. Mais parfois, ça marche. Dans mon exemple, je dis « je pense à toi », c’est facile, mais tous les couples se le disent, donc ça veut bien dire quelque chose. C’est un peu comme « je t’aime », il y en a qui le disent comme ils disent « merde ». Bon, c’est peut-être moins vrai en France mais au Québec, comme aux Etats-Unis, on se le balance tout le temps. Mais parfois, ça veut juste tout dire et ça déchire le cœur. Donc ce n’est pas tant le mot que ce que tu y mets.

Tu n’écris jamais en Français ?

Je n’y arrive pas. Même quand je chante des reprises en français, je n’ai pas l’impression qu’il se passe un truc. J’en écoute par contre, comme Feu ! Chatterton, Gainsbourg, Bashung… Mais ce sont tous des artistes qui ont un truc très singulier dans leur façon de chanter. Sinon au Québec, Jean Leloup bien sûr, ou Daniel Bellanger, que j’adore, mais j’écoute quand même surtout de la musique en Anglais comme Bob Dylan, Elliot Smith, Nick Drake, Scott Matthews

J’ai bien une chanson en Français, que je n’avais pas enregistré avec Samy mais au temps de ma 1ère maquette, pour un label qui voulait que je chante en Français, mais ça sonnait beaucoup trop copie de Jean Leloup. Ensuite, j’ai plus naturellement développé mon identité en Anglais pour le moment mais qui sait, peut-être que ça changera. Je me demande quand même si c’est pas aussi par pudeur. Même en Anglais, je n’ai pas un style littéraire, c’est assez simple, c’est vraiment l’idée qui compte, je ne fais pas de pirouette. Mais j’aime bien ça, le côté « c’est ça que je veux dire », mais en Français, ça fait tout de suite plus pauvre. Surtout quand on aime des gens comme Gainsbourg ou Bashung et qu’on se dit qu’ils écrivaient ça tellement mieux.

En parlant de Dylan, qu’est ce que t’a inspiré son prix Nobel ?

Ils l’ont annoncé le jour de mon premier concert à Paris pendant le Mama festival. J’ai trouvé ça un peu fou de voir que ça ait pu faire tout un scandale. J’ai même lu que donner le prix Nobel à Dylan s’apparentait à voter pour Trump ! En tout cas, ça donne une certaine légitimité au texte dans la chanson, et c’est vrai que ce qu’a écrit Dylan, c’est de la littérature. Même si ses mélodies sont incroyables, il a surtout changé les esprits avec ses textes.

Rencontre avec Aliocha

Le MaMa, c’était d’ailleurs ton premier concert à Paris. Tu as commencé à jouer sur scène assez récemment finalement, en tout cas pour la musique. Est-ce que tu t’es servi de ton expérience du théâtre ou au contraire l’approche a été complètement différente ?

A : Oui, c’est assez récent pour moi en musique. La grosse différence avec le théâtre, c’est que j’arrive avec mon projet, donc c’est tout neuf et c’est une plus grosse prise de risque. Pour l’instant au Québec j’ai fait une quinzaine de dates mais j’arrive seulement maintenant au moment où je prends mon pied sur scène. Jusqu’à l’année dernière, même lorsque je venais chanter une ou deux chansons dans un petit bar pendant des scènes ouvertes, j’étais complètement paniqué.

Faire du théâtre ne m’a pas beaucoup aidé. Je ne suis pas moins nerveux même si je sais que je suis capable d’utiliser cette intensité en fait. Le truc, c’est que je suis très difficile avec moi-même. Même dans un petit bar, j’arrivais en me disant que je voulais que tout le monde finisse en disant « wow », donc je me mettais une énorme pression pour pas grand-chose mais maintenant, je me permets de m’amuser et d’être un peu plus personnel dans mon approche.

En tout cas, pour le moment, je me concentre plus sur le son et la musique que sur un véritable aspect théâtral mais peut-être que cela évoluera avec le temps si la musique le justifie aussi.

Un de tes frères, Volodia, t’accompagne à la batterie. Est-ce que vous aviez l’habitude de jouer ensemble ?

Non justement, et c’est trop bien de jouer avec lui. A la maison, on se retrouvait pour partager beaucoup de musique avec tout le monde mais au final, on créait tous chacun de notre côté donc c’est vraiment génial de se retrouver grâce au projet.

D’ailleurs, c’était quoi ta première émotion musicale ?

Y’en a eu pas mal. Je me rappelle du 1er commentaire que j’ai fait sur la musique. Je devais avoir 5-6 ans, sur Cat Stevens. Et la réflexion c’était, « ça c’est de la musique qu’on écoute en voyage ». Ou les Beatles, quand j’avais 8 ans. Une prof nous a dit qu’on allait écouter une chanson et comme c’était à l’école, je me suis dit que ça allait être nul. Elle a d’ailleurs commencé par nous montrer le texte, « o bladi o blada », et je me rappelle avoir pensé « mais elle croit qu’on a 4 ans ? ». Après, elle nous a mis la musique, et je me suis senti presque mal d’aimer ça alors que c’était un truc d’école, donc censé être chiant. Du coup, elle nous a expliqué que c’était les Beatles et j’en avais juste entendu parler.

Et la plus récente ?

Courtney Barnett, un disque sorti cette année. Ou Leon Bridges, qui a un son très 50’s.

Ton premier concert en tant que public ?

Jack Johnson à Montréal y’a 10 ans. J’étais complètement fan à l’époque. C’est moins le cas maintenant mais j’ai appris beaucoup de ses chansons à la guitare et dans mes premières compos ça se ressentait beaucoup.

Aliocha finit actuellement sa tournée avec son groupe en Europe (Lausanne – Cologne – Hambourg – Berlin) avant de retourner au Québec pour assurer la 1ère partie de Charlotte Cardin jusqu’en mars. Il devrait sortir son album à l’été 2017. En attendant, on vous conseille bien sûr de découvrir l’EP « Sorry Eyes ».

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