Pumarosa : rencontre avec la révélation londonienne la plus attendue de 2017

Par le 01 mars 2017

C’est l’un des nouveaux groupes britanniques qui nous avait le plus marqués sur scène l’an dernier. Petite révélation dans les festivals français (Eurockéennes et Les Inrocks, où nous étions en reportage), Pumarosa vient d’annoncer la sortie de son premier album pour le 19 mai prochain, The Witch. Si la date est encore lointaine, nous avons eu la chance d’en écouter un sampler, et surtout de rencontrer le groupe londonien à Paris il y a quelques mois en exclusivité française. La formation indie-rock peaufinait alors ses derniers réglages, et préparait sa première tête d’affiche dans la capitale à la Boule Noire.

Un an avant, le quintet mené par l’Anglo-Chilienne Isabel Munoz-Newsome livrait une première claque en douceur avec «Priestess», premier tube contagieux et dansant, qui grandit au fil de ses sept minutes d’une pop progressive et planante. Savant dosage entre guitare et saxo, le titre doit également beaucoup à l’interprétation et la chorégraphie hantée de sa chanteuse, mise autant en avant sur scène que dans le clip où elle forme un duo avec sa sœur Fernanda, chorégraphe professionnelle.

Les morceaux dévoilés au compte-gouttes qui ont suivi ont su confirmer nos impressions tout en brouillant les pistes, rendant la musique de Pumarosa difficile à cerner, à l’image du très funky «Cecile» qui a précédé le quasi-punk «Honey». Avec ces trois sons aux antipodes les uns par rapport aux autres, difficile d’anticiper où la jeune formation – sur lesquelles les étiquettes peinent à coller – a ainsi souhaité nous mener. Partant, on se sent presque libre de se demander si l’album le plus schizophrénique de l’année était alors tout simplement en gestation. Mais Pumarosa n’est pas si catégorique, et préfère parler d’une manière d’aborder la musique qui lui est propre, résumé en deux mots : « Industrial Spiritual ».

© Antoine Motard

© Antoine Motard

«“Industrial” je dirais que c’est pour le côté intense et profond, explique Isabel, parce que notre son peut être agressif parfois, et que les messages que l’on fait passer sont forts dans le même temps. C’est lié au fait que nous sommes basés à Londres, et que les moments que nous y vivons actuellement sont assez pesants. Je pense que notre musique le prend en compte, on ne veut pas jouer juste pour faire danser, on souhaite le faire avec ces intentions industrielles.» Rien à voir donc avec le style industriel proprement dit. Mais qu’en est-il du spirituel dans tout ça ? «“Spiritual”, ce doit être pour l’aspect plus transcendant de nos compositions, avec ces longs passages qui grandissent encore et encore, et qui permettent de relever la tête. Ce n’est pas gênant d’être spirituel, il ne faut pas avoir peur de cela.»

Cela dit, on peut trouver un dénominateur commun au projet, entre invitations à danser et les paroles fortes prononcées à travers le filtre de la voix dramatique d’Isabel. Et c’est le credo qui semble avoir été pris sur le long-format – si on se fie à l’écoute de quelques extraits auxquels nous avons eu accès – où nous retrouvons finalement un certain souci de cohérence dans un registre assez indie-rock, bien qu’il soit difficilement perceptible entre leurs premiers singles.

«Les différents éléments qui distinguent nos chansons viennent assez naturellement, parce qu’on ne cherche pas à créer une sorte de style. Et sur notre album, c’est également l’idée. Nous l’avons terminé, et quand on écoute la dizaine de titres que nous allons garder, on se rend compte que c’est assez diversifié en matière de sonorités. Il est vrai qu’à un moment on s’est dit ça que sonnait trop différent par instant, donc nous avons fait quand même fait cette recherche de cohérence finalement. Je voulais que tout corresponde aux morceaux d’une même pièce, mais tout en montrant différentes faces du même animal, le but n’était donc pas tant que cela d’être schizophrène.»    

Un puzzle musical qui s’est formé à l’image du groupe, de façon graduelle. Depuis ses débuts, il y a un peu plus de deux ans, Pumarosa est passé de duo à quatuor et enfin quintet, en même temps que sa musique imbriquait petit à petit différents styles et influences, dont la pièce finale et unique ne sera entièrement décelable qu’avec l’album. Isabel explique ainsi un projet parti d’abord sur des bases plutôt folk, avant d’intégrer au fil des arrivées des nouveaux membres des éléments plus électroniques, puis “heavy rock” pour devenir la nébuleuse qu’il est maintenant.

Nicholas Owen (batterie) était ainsi du duo d’origine, jusqu’à ce qu’Henry Brown (basse) le rejoigne, puis Tomoya Suzuki (synthés/saxo) et enfin le dernier arrivé Neville James (guitare). Ce sont aujourd’hui les quatre musiciens qui donnent vie aux titres écrits le plus souvent par Isabel seule. « Mais il y a aussi certains morceaux faits par nous tous ensemble très spontanément, rectifie-t-elle. Sur l’album par exemple il y aura une chanson “Red” que nous avons créée en mode ‘jam’, ou Cécile tous les quatre également. »

«Red» que nous avons pu écouter est probablement leur nouveau titre le plus génial, avec son beat contagieux, son riff funky, et les envolées quasi lyriques d’Isabel. Les éléments qui rendent l’album finalement aussi hétérogène qu’inspiré s’expliquent par les différents processus de créations employés par le groupe. Que ce soit les séances de jam à cinq aux compositions plus personnelles d’Isabel, en passant par le studio où certains autres titres sont directement nés avec l’aide du producteur Dan Carey (Kate Tempest, Bat For Lashes, All We Are), ou enfin un petit cinéma en Italie où ils sont allés improviser quelques morceaux qu’ils ne cessent de rejouer depuis.

«My Gruesome Loving Friends” a été inventée dans ce cinéma, ainsi que « Lion’s Den ». En fait, je suis d’abord allée là-bas une semaine seule, pour écrire et faire l’ébauche des deux chansons, trouver des accords. Puis je suis revenue plus tard avec tout le groupe pour leur donner vraiment vie, on a instrumentalisé tout, les avons transformés en ce qu’elles sont aujourd’hui.»

Une trace brute de ces enregistrements a même été gardée par le quintet sous la forme d’une b-side pour le maxi 45 tours de « Priestess »,  et sobrement baptisée “Improvisation” : «C’est le truc le plus génial qui reste de cette session enregistrée sur place, car il y a quelqu’un qui vit dans ce cinéma, avec son chien, qu’on peut entendre aboyer, ainsi que l’écoulement d’une fuite d’eau.» 

Le live compte ainsi énormément dans le processus de création du groupe, qui s’amuse à retoucher ses sons au fil des concerts qu’ils ont pu faire depuis maintenant deux ans, grâce au déjà impressionnant bagage de démos qu’ils baladent de scène en scène : «Toutes ces chansons qu’on a pu jouer en live dans un premier temps, nous les avons un peu retravaillées, en fonction de comment cela affectait les gens. Mais il y a eu plus récemment une phase différente où on enregistrait d’autres morceaux de façon très intense : j’écrivais les chansons puis je les amenais en studio avant même qu’on ait pu les jouer ensemble, et donc tout le processus jusqu’à la version définitive sortait directement de là… et ça marche bien aussi !»

Une combinaison de différentes techniques d’écriture qui permettent aux 10 titres de The Witch de trouver une forme d’équilibre entre la face très immédiate de leurs sessions d’improvisations, et celle plus réfléchie et sophistiquée que pouvait leur offrir leur studio d’enregistrement en compagnie de Dan Carey. Un producteur qui les a rejoints sur un coup de cœur : «Notre manager est un de ses amis et avant qu’il ne travaille avec nous, il est venu nous voir jouer. Il a filmé “Priestess” avec son téléphone pour ensuite montrer ça à Dan Carey, et tous les deux ils se sont dit : on doit bosser avec eux !»

Ce dernier est notamment derrière la production de «Honey» qui figure tel un ovni au cœur du disque. Aucun autre morceau ne s’en approche, comme s’il avait figé un état d’esprit plus rageur du groupe, avec cette touche “industrielle” exacerbée au plus haut point en quelque sorte – à l’image des nombreuses diatribes prononcées par Isabel – et qu’ils n’ont jamais reproduit par la suite.

«“Honey” est notre morceau le plus agressif, mais je pense que c’est plus la façon dont on l’interprète qui donne cet effet. Par exemple, on a plus ou moins mis les mêmes ingrédients pour la chanson titre “The Witch”, avec un message un peu “dark”, mais qu’on joue de façon bien moins furieuse. Mais je ne dis pas que c’est n’est pas bien d’être énervé sur sa musique ! Il ne faut pas garder les choses au fond de soi comme ça, il est important de pouvoir se lâcher un peu. C’est bien d’être spirituel, et c’est bien d’être en colère aussi.»

© Antoine Motard

© Antoine Motard

La singularité du projet vient également des influences latino-américaines dont il est imprégné. Née d’un père chilien, Isabel nous raconte ainsi son admiration pour la culture du pays andin, et du continent dans son ensemble. Le mot « Pumarosa » est lui-même directement emprunté à un fruit qui pousse autour de l’Équateur, et qui comme son nom l’indique est d’une couleur rose-fuchsia. «Je n’ai jamais vécu au Chili, mais j’y ai été, quelquefois, et j’ai adoré. Je voulais que le nom du projet ait un feeling latin et une qualité féminine, même si je suis la seule femme du groupe. Le folk chilien est sublime, à l’image de ce que propose Violeta Parra, quelqu’un qui compte beaucoup pour moi. Il y a aussi cette chanteuse argentine qui s’appelle Mercedes Sosa, avec une façon de poser sa voix très sud-américaine, très dramatique.»

Avant de se lancer dans la musique, Isabel était davantage tournée vers la peinture, avec comme seule ambition d’ouvrir un atelier. Même si ce n’est plus son ambition désormais, Pumarosa lui a finalement donné une occasion unique de s’y remettre, puisqu’elle peint à la main les dessins utilisés pour les pochettes de tous leurs singles, EPs, et désormais l’album : «Cela ajoute encore plus une touche personnelle au groupe, c’est cool de se dire que même cet aspect purement artistique vient de nous. Depuis l’enfance, j’ai toujours peint, fait de la scénographie. Mon premier plan de vie n’était pas d’être dans un band, je voulais juste avoir un studio et faire de l’art. Mais cela a changé !»

Le quintet viendra se produire à Paris le 22 avril prochain, au Pop-Up du Label, l’occasion de découvrir l’album du groupe quelques semaines avant sa sortie officielle, et de se laisser emporter par la présence mystique de la chanteuse et guitariste, ainsi que ses chorégraphies hantées. «La danse c’est quelque chose de puissant, ça rassemble les gens, le fait de danser tous ensemble dans une même salle est une sensation très forte. Ma sœur m’a beaucoup appris, c’est toujours un plaisir de travailler avec elle, nous avons beaucoup dansé toutes les deux depuis que nous sommes toute jeunes.» Une expérience à laquelle on ne manquera pas de participer, et dont le groupe vient de mettre en ligne un avant-goût avec «Dragonfly», titre introductif électronique et rêveur de The Witch.

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